• Jacques Heurtier

Animation vs thérapie

Mis à jour : mai 15

« Mais non voyons, l’atelier mémoire est thérapeutique, c’est à la psychologue de le conduire et pas à l’animatrice ». Ainsi parla la Directrice, ainsi fut fait.

Claire, l’animatrice ne contesta pas. « Si tu veux faire changer d’opinion la directrice, n’argumente pas…fais lui découvrir des résultats » lui avait dit Sophie, l’IDEC.

Pourtant dans la plupart des EHPAD que Claire connaissait, l’atelier-mémoire était proposé par les animateurs. Ce n’est pas un argument suffisant … pensa-t-elle.

La directrice avait des opinions sur tout. Avec elle on savait où on allait. On pouvait la contredire mais il fallait assurer. Et personne ne s’y risquait deux fois sans éléments solides à l’appui.

« Après tout, ce n’est pas si mal… » lui disait Sophie. « N’essaie pas de comprendre pourquoi il y a une frontière entre le récréatif et le thérapeutique. Chaque établissement a sa version et certains professionnels pensent que s’opposer c’est faire avancer leur vision du monde… »

« Oui, d’accord » rétorqua Claire, « mais tout de même, tu as bien entendu Monsieur Justin dire : A l’atelier mémoire, on se fend la poire,non ? Cela veut bien dire que l’on s’y amuse… »

« Claire, tu te prends la tête pour rien, dans certains ehpad l’atelier mémoire est thérapeutique et dans d’autres, non, c’est tout…En réalité, c’est les deux, bien sûr. Mais cela suggère que l’animatrice et la psychologue se coordonnent, que chacune énonce des objectifs différents pour la même activité…Idem pour la gym douce, le toutou câlin et le jardin , non ? »

« Ah non, la gym douce, c’est moi » dit Claire. « Et c’est pour s’assouplir et s’amuser, pas plus pas moins… »

« Je suis OK avec toi pour la gym et toi tu es OK avec la directrice pour l’atelier-mémoire, c’est bien cela ? » Sophie adorait mettre les collègues face à leurs contradictions.

« Bon OK. J’arrête » dit Claire. « En fait on aime ce que l’on fait, on veut protéger notre pré-carré tout en chantant vive la coordination, c’est ce que tu voulais me faire dire ? »

« C’est ce que tu as dit » conclua Sophie.

« Donc ma passion du travail est égoïste et s’oppose au travail commun, c’est cela doc Freudy ? » rajouta Claire. « La passion est égoïste par nature » répondit Sophie. « Mais c’est notre responsabilité de composer avec le bien commun… »

Claire aimait polémiquer avec Sophie. Elle a toujours l’art de t’amener à élargir ta réflexion et te faire comprendre le sens de ton travail sans te brusquer… pensait Claire En outre elle sait très bien relayer les messages de la directrice en ne commentant pas la forme mais en expliquant le bien-fondé…

S’opposer systématiquement conduit à la frustration qui conduit à la victimisation. Tel était le credo de Sophie. L’opposition doit céder la place à la réflexion, à l’échange. Nous ne devons pas être les esclaves de la passion de notre métier sinon nous finirons par le haïr. Ensuite nous nous haïrons nous-mêmes…

Sophie serra au fond de la poche de sa blouse la boule bleue anti-stress. Chaque membre de l’équipe en avait une. Elle matérialisait le moment où l’on passait de l’indignation à la réflexion. Dans ces moments-là, chacun la serrait très fort. Et le déclic se faisait. Les cœurs ralentissaient, les respirations devenaient plus profondes moins saccadées.

Sophie s’était battue comme une lionne pour faire venir ponctuellement une hypno-thérapeute et une prof de gym. Tous les trimestres, l’équipe au complet suivait un cours de méditation et le mois suivant une séance de gym en commun. Après chaque séance, on revisitait des problèmes réglés avec distance et légèreté.

« Si vous me promettez de faire chuter l’absentéisme avec vos gris-gris, je veux bien financer » avait dit la directrice. « Je ne vous promets rien » avait laconiquement répondu Sophie.

Depuis, rien n’avait vraiment changé et pourtant l’ambiance, notamment dans les réunions de service, commençait à s’alléger. Cela faisait 6 mois, douze séances. C’était bien peu.

« Au moins un budget et des objectifs » avait concédé la directrice.

« Oui pour le budget et non pour les illusions » avait répondu Sophie. « Nous apprécierons dans le temps… » « Oui, quoi qu’il arrive, nous aurons fait quelque chose, n’est-ce pas ? » murmura la directrice.

Elle avait saisi qu’il y avait une sorte d’entre-deux porté par Sophie : on ne sait pas vraiment où l’on va mais on essaie…moins d’illusions, moins de tourments.

Elle est contrariante mais je suis heureuse de l’avoir recrutée pensa-t-elle. Eh bien cessons donc de nourrir trop l’impatience de devenir patient. C’était donc cela ?

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