• Jacques Heurtier

Bienvenue à l’EHPAD

« Voilà, maman, tout est réglé. Tu n’as pas à te tracasser » Edwige ne dit pas un mot. Elle voyait bien que sa fille se sentait coupable et allait essayer de la convaincre à nouveau que cette nouvelle vie en EHPAD était ce qu’il y avait de mieux.

Bel effet-miroir, pensa Edwige. Mais pourquoi ma fille se sent-elle aussi coupable ?

Les enfants ne peuvent pas être de bons parents et l’on devrait les en empêcher. Une relation cordiale suffirait. Et puis, ils sont si faibles, si ancrés dans leurs certitudes…Ce sont de mauvais parents pour leurs parents…pensa-t-elle.

Toutefois, cela ne la troublait guère. Certes, Edwige était brisée en mille morceaux, certes, parfois elle ne parvenait plus à penser logiquement. Son corps l’avait abandonné par petits bouts et désormais l’esprit aussi fuyait...

Elle observa le petit tableau accroché au mur face à elle. Il portait l’inscription « Carpe diem ».

Quel concept stupide, pensa Edwige…Vivre au jour le jour parce que le futur serait incertain ? On ne peut vivre éternellement dans le présent : si l’on n’y est bien, immanquablement l’idée d’une douleur, d’un risque s’impose et trouble cette ataraxie.

Non, l’on peut vivre au présent à travers des occupations, ça oui. Mais dès que l’esprit se libère de l’attention portée aux choses, il se réoriente vers la crainte du devenir. Certes, les bons souvenirs effacent ce désarroi pour un temps mais il en revient plus fort, plus alerte, plus présent.

« As-tu besoin de quelque chose d’autre ? » lui demanda sa fille. « Non, tout va bien. Je vais faire une sieste… » répondit Edwige, pressée de la congédier.

Le premier jour est rendu plus pénible par le stress des enfants, c’est ainsi…

On frappa à la porte. « Bonjour je suis Sylvie, la psychologue de l’établissement et je vous souhaite la bienvenue. »

Bon, on va m’exposer la panoplie de mes obligations pensa Edwige.

Cette jeune femme devait avoir 40 ans tout au plus. Elle était légèrement sur la défensive. Elle aussi devait avoir peur de vieillir, pensa Edwige.

Cette peur ne quitte pas certaines femmes entre 30 et 70 ans, elle ruine leur confiance en elle, leur impose des tracas sans fin, des filets de névroses qui se fixent sur les pattes d’oie. Elle les pousse à surprotéger la vieillesse, telle une dérisoire compensation.

Edwige était devenue très solitaire depuis son veuvage. C’était il y a si longtemps. Les femmes de sa génération ne prenaient pas de nouveau compagnon, elles restaient fidèles au défunt.

Elle savait qu’elle s’accommoderait plutôt bien des contraintes liées au séjour. Elle savait qu’il lui fallait fixer un but à ce séjour et ne pas sombrer dans l’attentisme.

« Mon rôle sera de vous accompagner le mieux possible pour cette nouvelle étape de vie… » dit alors la jeune femme.

« Je vous remercie » répondit Edwige. « Je serais ravie que nous fassions plus amplement connaissance dans les jours à venir… »

La psy sourit. Elle avait compris.

« Bien sûr, ce sera à votre convenance… »

Bel accueil, pensa Edwige. Elle avait eu peur que l’on l’abreuve de conseils, de prières, d’incantations. Elle avait eu peur qu’on la traite comme un objet délicat, fragile… Elle avait eu peur que l’on anticipe sur une anxiété supposée du vieillard…. Elle avait eu peur de rejoindre cette mystérieuse et sombre communauté qui attend patiemment le rendez-vous final…

Il n’en était rien.

Un bon accueil tenait finalement en peu de choses : quelques mots et un peu d’empathie…

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