• Jacques Heurtier

Bilan mémoire personnalisé

Mis à jour : mai 15

Doc Ledoc était satisfait. Ce n’est pas si facile d’orienter ses patients vers des bilans cognitifs pour un généraliste.


La journée s’était bien déroulée. Du soleil comme s’il en pleuvait, pas d’embouteillage, des patients peu grincheux et un excellent déjeuner à l’Auberge de Talon…

Sa patientèle vieillissait avec lui et semblait bien vieillir.

Il avait remarqué que les niveaux d’attention des patients différaient en fonction des situations.

Leur encéphalogramme était quasiment plat lorsqu’ils mangeaient ou regardaient la télévision.

Si bien que lorsqu’on leur demandait à 14H00 ce qu’ils avaient mangé à 12H00, bien souvent ils ne s’en souvenaient plus.

Il avait corrigé en posant des questions à double choix : « Vous avez mangé viande ou poisson ? » ou parfois des questions plus amusantes : « Le premier Ministre se nomme Manuel Valls ou Docteur Crocodile ? ».

Et là il avait des réponses positives.

C’était troublant car sur un NPI, ils auraient eu tout faux.


Bref, son principe était que les questions devaient prendre en compte le niveau d’attention des patients aux moments supposés où ils avaient enregistré l’information. En d’autres termes, il avait intuitivement saisi un rapport évident entre niveaux d’attention et conduites mnémoniques.

« On retient à la manière dont on a enregistré l’information… » disait-il.

« Pour certaines informations, aucun besoin d’indices. Pour d’autres, plus secondaires, un ou plusieurs indices sont nécessaires. Et ces indices témoignent que l’information est bien enregistrée mais qu’il lui faut des codes d’accès pour ressortir… »

Et puis, il y avait des sujets pénibles : lorsqu’il demandait leur âge aux patients âgés, il voyait bien qu’après 80 ans, cela ne les intéressait plus.

« Alors, cela fait 90 ou 400 ans que vous êtes venu au monde ? »

Les patients riaient et donnaient la bonne réponse.


Ensuite, il faisait l’inventaire de leurs capacités de mémorisation avec un parcours dans leur lieu de vie.

« Vous êtes d’accord avec moi pour dire que le mot cuiller commence par la lettre C, n’est-ce pas ? »

« Oui, Docteur… »

« Si je vous demandais 2 autres mots qui commencent par la lettre C, que me diriez-vous ? »

Bien sûr, certains patients hésitaient.

Alors il leur disait : « Si je vous propose clou ou girafe, que choisissez-vous ? »

Et généralement, ils donnaient la bonne réponse.

Sauf deux fois, avec une patiente très désorientée. Cela ne sortait pas.

Il fit comme si et dit « Et oui, c’est bien le mot clou ».

Ouf, il sentit la patiente se détendre.


Il avait donc une multitude d’astuces pour les mettre à l’aise et tester leurs connaissances.

« Oui, mais ce n’est pas scientifique … » lui avait dit un confrère, « c’est de l’à-peu-près… »

« Peut-être » avait rétorqué Doc Ledoc, « mais les 50% d’erreurs sur les bilans-mémoires en disent encore plus long sur tes méthodes scientifiques … »

« C’est vrai » avait rétorqué le confrère. « Tu penses donc qu’il suffirait de savoir poser les questions ? »

« Cela aiderait probablement beaucoup… et plus que de se lamenter sur le stress des patients lors des bilans et de nos maigres tentatives de proposer un visage avenant pour les mettre à l’aise. .. »

« Bon, j’en prends note… »


Son confrère était gériatre dans un CHU.

Doc Ledoc savait bien que ses particularités inquiéteraient plus qu’elles ne rassureraient.

Cela ne l’empêchait pas de continuer et de noter soigneusement tous les résultats…

Et oui pensait-il. Retenir une succession de mots sans rapport les uns avec les autres et les restituer 10 mn après était, selon lui, une grossière erreur.

Cela ne disait rien des facultés cognitives des uns et des autres.

Il préférait les faire raisonner à partir de préoccupations quotidiennes, demandait des avis, les poussait à raisonner…Et dans la plupart des cas, il y arrivait.

« Bien sûr que la « paresse de l’encéphale » s’installe à ces âges. On te surprotège et l’on pense à ta place. Moi aussi quand je vais au Club Med, je ne pense plus à rien. J’oublie même quel jour on est. C’est cela les vacances… » dit Doc Ledoc.

« Oui, et ton meilleur souvenir, c’est celui d’une jolie femme en bikini ? » lui dit malicieusement son confrère.


Ils avaient étudié ensemble, il y a si longtemps. Ils s‘étaient affrontés sur à peu près tout. Et puis était venu le temps de se parler franchement, le temps des taquineries amicales, bref, le temps de la maturité. Ils s’écoutaient, se comprenaient à demi-mot. Et cela, c’était une grande source de plaisir.

« Tu ne t’imagines tout de même pas que je vais mettre un livre de Kant dans mes bagages, si ? »


Doc Ledoc avait adoré la série Dr House. Il aimait ce personnage cynique comme un médecin usé et cette profonde envie de savoir, de disposer d’éléments de vie du patient. Oui, ils mentent tous pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. Oui, un médecin peut aussi être un Sherlock Holmes…

La iatrogénie, mal du siècle : on consomme, on consomme, surtout ne pas leur dire non…Cela les rassure à petit prix. Malades ils sont, prescriptions je donne, j’offre, je suggère… C’est mon témoignage de compassion.

Et puis, avec les années, soit tu abandonnes, tu laisses faire, tu dis oui à tout. Ton corps se voûte, tu deviens froid, détaché. Une machine à prescrire. Tu te révoltes dans les congrès, défouloir moderne inventé à juste raison par les Labos…Ou tu te révolutionnes, tu fais bon usage de ta sagesse, de ton expérience.

Et là, tes patients acceptent : ils voient la valeur ajoutée, ils ont confiance. Tu les intéresses et ils t’intéressent. A chaque visite, tu as le sentiment de progresser et de véritablement aider autrui.


Bien sûr, tu n’es pas parfait, tu te surprends à te dire « Oh, j’en ai marre de l’entendre pleurnicher, allez un bon coup de psychotrope : tiens hypnotique et benzo… Cela la calmera »…

Et puis une autre voix arrive « Dis donc, Doc, tu te laisses aller ? »…

Et là, bien sûr, nouveau challenge, comme disent les jeunes. Tu reprends ton Socrate intime, tu cherches, tu cherches et le patient finira bien par t’aider à trouver…


Ainsi va le monde et il ne saurait en être autrement.

C’est l’indignation des peuples qui construit la raison de leurs dirigeants, pensa Doc Ledoc.

Prenons acte de nos déboires plutôt que d’accomplir des croisades illusoires.

Observons et entendons.

Il n’est guère de meilleur exercice pour l’homme que celui de la médecine et de la philosophie.

Il n’est guère de métier plus ardu, plus vivifiant que d’être au service de la vie.

L’intelligence de nos patients, une fois éveillée, fera le reste…

Telle fut la conclusion de Doc Ledoc. Cela tombait bien, la bouteille de Côte Rôtie était vide…

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