• Jacques Heurtier

FAUST et Le désarroi professionnel…

Mis à jour : mai 15

Le stage commençait. Huit cadres et cadres supérieurs de santé s’étaient installés. Avant l’heure, comme toujours. Et déjà sur leur PC ou leur smartphone à vérifier que tout se passait bien dans le service.

« Qu’avez-vous à dire sur cette question de la reconnaissance des soignants ? » commença le formateur.

« Quand les soignants disent qu'ils veulent être reconnus, en réalité ils disent qu'ils ne veulent pas être abandonnés... C’est juste de la courtoisie, pour ne pas nous enfoncer… »

Claire sentait bien que ces phrases des équipes masquaient un désarroi autrement plus puissant.

« Donc tu dis que les gens sont polis. Ils disent qu’ils ne voient plus le sens de leur travail pour ne pas vexer leurs managers, c’est-à-dire nous. La vérité c’est qu’ils ont bien compris qu’à force de demander plus de résultats avec moins de moyens on y arrivera jamais…C’est cela ? » répliqua Françoise.

« Oui, cela nous dépasse, le malaise est existentiel, avant tout. D’ailleurs ceux qui n’ont pas de travail sont encore plus affectés que ceux qui en ont un… » rajouta Claire.

« Donc nous chercherions des solutions à des problèmes qui ne viennent pas de nous ? » dit alors le formateur.

« Ce n’est pas parce que le problème ne vient pas de nous, que nous ne pouvons pas contribuer à sa solution »…dit Françoise.

« OK » dit alors le formateur, « dans quel but ? »

Françoise se raidit : « Cela me semble sauter aux yeux, nous devons pouvoir contribuer au bien-être de nos collaborateurs, non ? »

« Oui, cela va mieux en le disant… » dit le formateur.

« Je ne vais tout de même pas vous sortir la tarte à la crème de l’équipe heureuse et surproductive, si ? » asséna Françoise.

Elle réfléchissait depuis longtemps à cette question. Elle savait que des constructions étaient à faire, singulières, parfois contradictoires sur ce sujet. Elle savait que le bien-être est un état, qui ne se décline pas avec une méthode.

« La prise en charge des personnes âgées est une discipline jeune… » dit alors Claire. « Nous avons peu de références à part un peu de sociologie…La gérontologie serait-elle esclave de ses méthodes, serait-elle un enfer pour ceux qui la portent par manque de pensées originelles ? Essayons-nous de rattraper le temps perdu ? Après des siècles d’abandon de nos ascendants, nous irions trop vite, dans tous les sens ? Comme un peuple passerait sans transition de la dictature à la démocratie ? »

« On pourrait le penser si la malédiction ne s’était abattue que sur notre secteur… » glissa le formateur.

« Cela ne veut pas dire qu’il nous faudrait annuler notre quête de sens, non ? » reprit Claire. « Après tout c’est l’objet de ce stage et c’est à vous de nous faire avancer… » Et toc pensa-t-elle.

La benjamine, Leila, prit la parole. « Ce serait si simple, il suffirait de se laisser conduire… N’oublions ni Faust ni St Just … »

Leila était une surdouée. Elle apprenait tout, comprenait tout. Elle avait délaissé une carrière universitaire pour l’hôpital. Elle avait accompagnée de vie à trépas la grande Abzim…

Abzim qui lui avait légué Faust, Abzim lui disant « Tu sais parfois, quand je sens ta colère intérieure, je signerais n’importe quel pacte pour retrouver le bouillonnement de ta jeunesse… »

Abzim la grande écrivaine algérienne de langue française, qui avait bercé sa jeunesse et qui se blotissait parfois au creux de ses bras. C’est ainsi qu’elle était morte, dans un soupir, comme une phrase inachevée.

« Ce que je veux dire c’est que trop de temps nous passons devant le miroir de nos compassions…du temps équivoque, de la sensiblerie inappropriée, comme si nous voulions fuir…L’éternité n’est pas pour nous et nous ne saurions porter le bonheur d’autrui dans nos seules mains… »

L’assistance s’était tue. Elle respirait les propos de la benjamine. Il y avait comme un rappel à l’ordre, un ordre sacré, pas divin.

« Nous n’avons de cesse d’appeler de nos vœux la compassion pour autrui et ne pouvons rassasier la nôtre… »

Ainsi donc la métaphysique entre dans ce stage. C’est une première, pensa le formateur. Il y aurait donc à chercher de ce côté et tous les macabres discours sur l’épuisement ne seraient que vaines incantations ?

« C’est toujours plus de la même chose » dit alors Claire. « Encore plus de questions, plus de solutions, plus de problèmes ... Se pourrait-il que nous nous imposions toujours les mêmes interrogations ? »

Chacun des participants était comme sonné…Toutes ces controverses, tous ces rebonds inattendus… Tous venaient de le saisir : le temps des solutions était loin. Saisir l’objet du désarroi professionnel était donc vraiment une question fondamentale de l’existence.

Obsédé par l’idée de passer au problème suivant, personne n’avait donc fait l’effort de s’y pencher plus avant ? Par peur d’y voir des spectres, les nôtres, vieillis, grimés et grimaçants ?

Nous voulions, tels Saint-Just « exporter » le bonheur dans nos services ? Et, ce vœu ne nous renvoyait-il pas à notre péché originel ?

Comme nos ancêtres polythéistes, nous voulions absolument que nos tourments soient causés par une faute non-intentionnelle ? Qu’il faille sacrifier pour survivre, apaiser le destin…Et que pouvions-nous donc offrir d’autre que nos cœurs ?

Le châtiment était donc humain, ontologiquement humain. Cette désespérance était inscrite en nous comme nos os et nos muscles. Elle était l’autre face du bonheur, de la légèreté, …

A trop vouloir de l’un on avait aussi amplifié l’autre : le pire.

Tous les participants désormais le savaient. La seule question qui restait était : comment vivre avec…

Chacun avait bien saisi le sens de cette matinée : dès lors que l’on a peur des questions, l’on exige des réponses…

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