• Jacques Heurtier

Les ravages du grand-âge (fiction/réflexion)

Mis à jour : mai 15

Doc le doc réfléchissait. Il arrivait à l’âge de la retraite, toujours très tardive chez les médecins. On ne se lasse jamais des exigences de ce métier. Il vous colle à la peau. On a tant de mal à s’en défaire…

Pour le gériatre qu’il était, beaucoup de questions restaient sans réponses : Pourquoi voulons-nous à tout prix le bien de « nos vieux » ? Pourquoi nous targuons-nous haut et fort d’être bienveillants et bientraitants, congrès après congrès, réunions après réunions ? Pourquoi les amener toujours à vouloir ce que nous voulons pour eux et détester leurs réticences ?

Pourquoi ne nous disons-nous pas que…nous serons peut-être identiques à eux un jour ? Que nos corps seront meurtris, blessés, secs et décharnés, que nos esprits divagueront, que nous irons de plaintes en plaintes, entourés de ceux qui nous veulent du bien, sans autre but qu’attendre la fin ?

Nous fantasmons une vieillesse en forme, une sorte d’âge mûr ou tout est possible et c’est ce qui nous conduirait à ne guère savoir comment faire ? Nous dénions les outrages du grand âge pour nous-même et souhaitons accompagner au mieux ceux qui en sont l’objet ?

« C’est pour ton bien » nous disaient-il lorsqu’ils nous punissaient. A notre tour ?

Quel est cet étrange pouvoir qui nous est conféré de décider à leur place en nous berçant d’illusions sur leurs choix, comme si d’eux-mêmes ils étaient venus à nous avec un projet de vie individuel ?

Ils sont nos parents, nos grands-parents et nous ne les reconnaissons plus ? Sans leur force, leur autorité et leur vigueur nous nous sentirions obligés de reprendre le dessus ?

Le grand âge serait arrivé par hasard, sans que nous y soyons préparés et nous balbutierions de petits arrangements avec ce réel ? Et eux aussi seraient les martyrs de cette longévité qu’ils avaient rêvée tout autre ?

« Je n’aurais jamais pensé que je vivrais aussi vieux, docteur » lui avait dit Marc. « Moi non plus », avait pensé le doc « et je crois que personne n’y avait songé ni même ne voulait s’y préparer. »

Les septuagénaires se transforment en consommateurs actifs mais que faire des octo ou nonagénaires, ceux en mauvaise santé, ceux à petits budgets, ceux qui ont quitté l’école à 10 ans pour aller aux champs, qui ont vu tomber tant d’hommes à la guerre…Ceux qui s’oublient en eux, ceux pour qui le monde devient inaccessible…

Le monde n’est pas prêt : oui, il balbutie, oui la gérontologie se cherche, s’invente de beaux atours, s’indigne de ses manques, s’extasie devant une crèche qui jouxte une maison de retraite, mais quelle vision, comment orchestrer ce petit bout de chemin ensemble ?

« Commençons par le commencement », se dit alors le doc. Que peut-on attendre d’eux ? Nous ne saurions avoir envers eux que des devoirs, à sens unique.

La sollicitude et la bienveillance ne sont que des moyens, certes légitimes et utiles. Mais pour quoi faire ?

Quoi, la conclusion d’un livre, d’un film, d’une histoire, d’un discours seraient des éléments déterminants et la conclusion d’une vie ne serait rien d’autre qu’un accompagnement bienveillant jusqu’au trépas ?

Quelle vie rêver pour ceux dont l’âge avance mais dont la santé chancelle ? Quelle conclusion ? Comment terminer sa vie ici-bas ? Dépendants oui mais pas impuissants, fatigués oui mais pas inanimés, fous oui mais aussi sages, de quel dessein pourraient-ils se nourrir ?

Et nous, quel destin voulons-nous ? Nous devrions être de ceux qui savent…Notre seule espérance est de ne pas leur ressembler…Alors nous nous méfions de tout…

Testament de vie, elle est peut-être là, la réponse. Qui êtes-vous donc ? D’où venez-vous ? Racontez-nous, écrivez-le ou faites-le écrire. C’est votre devoir de transmettre.

Votre conclusion doit s’ouvrir sur un devenir, le nôtre.

Montrez-nous avec force le lien qui nous unit : parlez-nous de vos pères et grands-pères, réactivez la filiation…L’homme moderne est trop seul. L’homo oeconomicus déprime, de gadgets en gadgets, de modes en modes, d’éphémères en éphémères…

On veut entendre votre voix, la craindre, la redouter, la détester ou l’aimer et la magnifier.

A travers vous, c’est nous que nous retrouverons…

Après tout, notre histoire ne se résume pas à notre vie.

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