• Jacques Heurtier

Mélanie se plaint

Mis à jour : mai 15

« Si savoir se taire c’était juste savoir ne pas parler, ce serait cool. Moi, même quand je ne parle pas au-dehors, je parle en-dedans et ça fait un de ces bruits…Du coup, je n’entends et ne comprends que ce qui m’arrange… »

Mélanie parlait d’elle, comme d’habitude. « La bouche pleine de soi » avait dit la Psy. Et ce n’était pas faux. Mélanie était une plaintive : de celles et ceux qui, probablement par paresse intellectuelle, ne voulaient voir que le côté noir du monde. Ses journées n’étaient qu’un long défilement de plaintes. Rien ne trouvait grâce à ses yeux. Ses collègues commençaient à la fuir comme la peste. «Comment voulez-vous que l’on fasse du bon boulot alors qu’on est en sous-effectif chronique ? Je ne peux jamais consacrer de temps pour parler tranquillement quelques minutes avec un résident… »

Le directeur soupira… C’était reparti. Prévoir 30 mn et inutile de vouloir l’arrêter ? Non, cette fois, il fallait la stopper en vol. « Mélanie, vous avez 2 petites filles ? » « Oui, pourquoi ? » « Je suppose que votre travail vous permet de leur procurer une vie agréable, d’acheter ce qu’il faut… » « Oui, encore que la paye, ce n’est pas vraiment ça… » « On peut donc raisonnablement dire que vous travaillez pour gagner de quoi subvenir aux besoins de votre famille ? » dit le directeur. « Oui… » (Mélanie avait horreur de dire « oui »…) « Donc quand se présente une difficulté, vous vous dites que vous allez l’affronter car vous le faites aussi pour vos enfants, n’est-ce pas ? » « Euh… » Là elle ne pouvait pas dire oui. « Alors vous affrontez les difficultés pour qu’ils ne manquent de rien, n’est-ce pas ? » « Euh, oui. » « Pour chacun de nous, Mélanie, le travail permet de subvenir à nos besoins. C’est notre principal but. C’est ce qui nous aide à en accepter les côtés déplaisant, n’est-ce pas ? »

Mélanie commençait à vraiment le détester. Nier sa douleur pour la remplacer par des motifs économiques, c’était pour elle le comble de l’injure. Elle sortit du bureau. Solange était dans le couloir faisant briller les sols. « J’aurais dû lui dire que si je voulais un boulot juste pour la paye, je n’aurais pas choisi celui-là. » « Il n’est pas trop tard… » lui répondit Solange.

Mélanie avait aussi cette mauvaise habitude de ne jamais se plaindre à la bonne personne. Non, il fallait qu’elle ameute tout le monde, qu’ils soient les témoins des injustices que la vie lui faisait subir…

« En même temps, » lui dit Solange, « ce n’est pas faux. C’est juste que nous souhaitons pouvoir vivre mieux, être plus à l’aise avec notre job, non ? » « Non, » dit Mélanie « pour moi, c’est hyper-important de m’occuper des personnes âgées et je trouve qu’on devrait le faire dans de meilleures conditions… » « Ça personne ne dit le contraire… Seulement toi tu ne vois que l’aspect négatif des choses…» « Parce que le sous-effectif chronique ce n’est pas négatif peut-être ? »

Mélanie commençait à psychoter. « Ce sont des situations difficiles auxquelles nous sommes habitués et nous arrivons toujours à faire face, non ? »

« N’empêche que c’est stressant… » « Pour toi, Mélanie, pour toi… »

Solange avait fini son couloir. Mélanie était toujours là, indécise. « Pourquoi ai-je toujours envie de me rebeller, notamment vis-à-vis de ma hiérarchie ? Pourquoi suis-je toujours en colère contre tout ? Pourquoi ai-je si peur d’être heureuse ? Parce que je me sens impuissante à diriger ma vie ? Parce que je voudrais toujours autre chose ? La Psy a peut-être raison : si je cessais ces enfantillages… et que je me donne le meilleur de moi-même…. »


Mélanie se prit à espérer, d’un coup. Difficile ne voulait pas dire impossible. Elle ferait mieux de « retrousser ses manches », d’utiliser sa colère pour être plus énergique et cesser de verser du poison partout.

« Fermer les portes à ses récriminations, c’est s’ouvrir davantage aux autres… » lui avait dit la Psy.

Ça y est, elle était prête. La phrase de Blaise Cendrars s’imprima en elle : « La sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré et, pour être désespéré, il faut avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde. »

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