• Jacques Heurtier

Pensées absurdes de managers… (Fiction)

Mis à jour : mai 15

« Dans les années 80, on murmurait aux managers que plus leur investissement "libidinal" dans l'idéal de leur entreprise était important, plus ils se briseraient en vol car jamais l'entreprise ne peut rendre l'amour qui lui est voué...

On appelait ce choc : l’effet Icare… ou le management en miettes…

Le management prône le rapprochement. Celui-ci provoque une dépendance affective si forte que le manager se voit exiger des collaborateurs des gratifications qu'ils ne s'octroient pas eux-mêmes.

Prenons garde de ne jamais diluer notre identité personnelle dans notre identité professionnelle. Seule la distance entre les deux protège... »


Le formateur se tut et le silence s’installa.


« Vous voulez dire que la reconnaissance des collaborateurs est une forme d’aliénation ? » demanda l’un des participants.

« Oui, lorsqu’elle procède d’une reconnaissance des qualités d’une personne. On devrait plutôt ignorer la personne et n’évoquer que la réussite d’une tâche… »

répliqua le formateur.

« On ne devrait pas faire d’entretien d’évaluation ou d’appréciation.. » poursuivit-il, « on devrait proposer des axes d’amélioration de manière formelle, par écrit… »

« Mais c’est dingue, ce que vous dites » s’exclama une participante. « On nous rabâche à tour de bras qu’il faut motiver les équipes … »

« Motiver devrait être utilisé comme un état, pas comme un but.

Que les équipes soient motivées, c’est-à-dire impliquées dans le travail commun, solidaires lorsqu’il le faut, pensant plus souvent nous que je…est un résultat. On appelait cela autrefois la conscience professionnelle généralisée… »

« Mais comment arriver à cet état, alors ? » demanda-t-elle.

« C’est à votre équipe de répondre à ces questions : comment notre communauté peut-elle vivre en harmonie professionnelle ? Quels sont les ressorts qui nous permettent de faire face aux imprévus ? Comment votre manager peut-il vous aider ? Quel rôle lui assignez-vous ?... » rétorqua le formateur.

« Comment voulez-vous qu’on y arrive ? Moi, j’ai une petite qui rentre de congé maternité, c’est son premier… Elle est déjà à bout… On à 15% d’absentéisme et on n’a pas les budgets pour remplacer… » dit la participante.

« Je suppose que vous en avez parlé avec l’équipe avant. Comment l’accueillir, lui faire sentir que l’on est attentif à ses fragilités, comment en parler avec les résidents et leur demander leur indulgence, non ? »

« Enfin l’équipe lui a fait un cadeau… » dit la participante.

« Il est là, votre rôle, faire dire à l’équipe comment faire face…Votre job est ensuite de reformuler, pas plus, pas moins… Avez-vous demandé à vos résidents d’être indulgents ?»

« Non, ça jamais » dit-elle sèchement. « Nous leur devons des soins, nous n’avons pas à leur demander de l’aide et encore moins à les remercier si ils s’y prêtent de bon cœur… »


Elle s’arrêta net.

Ce qu’elle venait de dire la troublait.


En effet, il lui était arrivé de faire des remarques à des résidents pour des comportements inappropriés mais elle se rendait compte que jamais elle n’en avait félicité ou remercié un, à part un « c’est bien, Mme Machin » de temps à autre.

Se pourrait-elle qu’elle se trompe, qu’elle cherche ailleurs ce qui est sous son nez ?

Les résidents devraient-ils être impliqués dans les fonctionnements ou dysfonctionnements des équipes ?

Non, elle ne se voyait pas faire ça. Que dirait son directeur ?


« Cela peut faire peur, d’avoir l’impression de ne plus tout maîtriser, n’est-ce pas ? » dit le formateur, « de transférer les décisions à ceux qui en vivent seulement les conséquences… »

« Je voudrais simplement ne plus penser à ça… » dit-elle. « Que deviendrions-nous si nos résidents n’étaient plus l’objet de nos préoccupations ? Que deviendrions-nous si nous leur transférions le pouvoir ? Que se passerait-il si c’était à eux de nous aider, s’ils compatissaient à nos tourments ? »

« Oui, que se passerait-il si notre rôle n’était plus seulement d’apaiser les troubles du comportement ? » reprit le formateur, « que se passerait-il si un résident se promenait toute la journée en prononçant des phrases incohérentes et que le but de l’équipe ne soit plus d’apaiser mais d’accepter…C’est bien là le cœur du problème n’est-ce pas ? L’acceptation d’autrui…

Les troubles et divers handicaps ne seraient plus que des « à-côtés » que nous prendrions en charge en fonction des désirs de l’instant… »

« C’est tout bonnement impossible » dit un autre participant.


Jusque-là il avait gardé le silence mais ces digressions commençaient à lui peser terriblement…


« Vous ne vous rendez pas compte, ils sont trop dégradés… »

« Vous voulez dire qu’ils sont incapables de formuler leur projet de vie dans votre établissement et que par conséquent c’est à vous de le faire, n’est-ce pas ? » répondit le formateur.

« Non, pas exactement, on leur demande leurs goûts, leurs habitudes, on prend en compte leurs divers handicaps… » répondit-il.

« Donc vous leur demandez ce qu’ils comptent faire de cette nouvelle vie, collective, avec des contraintes particulières mais aussi des plaisirs particuliers ?

Vous savez aussi que « retrouver leurs repères » c’est inconsciemment leur indiquer qu’ils ne peuvent plus faire comme avant ?

Ou alors leur proposez-vous un modèle de vie nouveau, qui exigera des adaptations ?

Leur proposez-vous des responsabilités informelles ?

Leur proposez-vous de parler du grand âge et des tourments qui peuvent survenir lorsque l’on s’approche de la fin ?

Partagez-vous avec eux vos expertises différentes ? Ou sont-ils condamnés aux souvenirs, aux regrets, à la compassion avec de temps à autre des temps de loisir ?

Est-ce cela que vous vous souhaiteriez ?

Que disent les équipes sur ces sujets ? »….


Le formateur ne s’arrêtait plus.


Les pensées des participants s’entrechoquaient :

Comment pourrions-nous faire cela ? Comment oserions-nous parler de ces sujets ? Une nouvelle vie ? Quelle nouvelle vie ? On utilise le mot lieu de vie mais il ne s’agit que d’un espace d’existence. Nous ne voulons finalement rien d’autre que d’être un immense déambulatoire. Nous les soignons, nous les écoutons, nous les apaisons, que pourrions-nous faire d’autre ?

Leur parler d’une nouvelle vie ? Les préparer à forclore une existence longue ? Exiger qu’ils soient réellement présents ? Nous ne le voulons pas…

Pourquoi pas leur signaler que leur présence est précieuse, que leur longue vie est pour nous plus qu’un témoignage ou une vieille photographie jaunie ?

Non, nous vivrions avec des spectres et nous nous affronterions en leur nom ?

Pourquoi pas les réunir tous les matins, tous ensemble, et leur parler d’eux, de la signification qu’ils ont à nos yeux ?

Parler des atouts du grand âge ? Les inviter à ne pas partir les mains vides ?

Nous leur indiquerions que parachever une existence est un long travail, une grande responsabilité ?

Nous leur dirions que la quête du bonheur est désormais de leur responsabilité ?

Que nous sommes désormais vraiment prêts à les accompagner ?


« C’est une folie que tout cela… » conclut-il à voix haute, « mais finalement, je suis assez heureux de m’être exposé à tous ces propos. Cela va me permettre d’avancer… »


Telle fut la conclusion de ce stage.

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