• Jacques Heurtier

Sensibilité des soignants ?

Mis à jour : mai 15

Cela faisait déjà 3 mois que Sylvie était AS dans cet EHPAD. Son mari avait été muté et il n’y avait pas d’Hôpital à proximité. Elle s’était donc résolue à quitter son service ophtalmo pour la géronto. L’ambiance était bonne dans l’équipe. La cadre, sympa, lui avait aménagé ses horaires car elle avait deux enfants en bas âge.

Ils en avaient rêvé son mari et elle de quitter Paris, ses logements exigus, la pollution, la vie à 100 à l’heure, la ligne D du RER…

C’était fait. Ils s’étaient installés à la sortie du village. Ils vivaient entourés d’arbres et de chants d’oiseaux. Son travail était à 5 mn à pieds. La crèche et l’école maternelle jouxtaient l’EHPAD.

Sylvie était d’un caractère affable, extravertie mais discrète et d’une grande sensibilité.

Seule ombre au tableau, si elle s’attachait très rapidement aux résidents et était aussi très appréciée, la mort planait au-dessus de l’EHPAD.

En trois mois, six décès. Des hommes et des femmes à qui elle s’était attachée, qui avaient chacun leur caractère, leur unicité. Sylvie voyait au-delà des apparences, elle saisissait des qualités peu visibles : la pudeur derrière des plaintes, la nostalgie derrière la colère. Elle n’y pouvait rien : elle était ainsi faite.

Elle sentait aussi les malheurs de l’époque qui s’étaient abattus sur eux. M. Michel n’avait prononcé qu’une seule fois le mot Indochine parce que l’animatrice avait parlé de sa croisière au Vietnam. Elle l’avait imaginé, jeune volontaire idéaliste dont la compagnie avait été décimée et qui avait erré des jours et des nuits dans la jungle. Il ne parlait jamais, il essayait de vivre avec ses douleurs, tant bien que mal. Et Mme Gustine qui avait simplement dit qu’elle avait tout quitté de nuit en Algérie, avec ses enfants.

Imaginaient-ils qu’ils vivraient aussi longtemps ? Qu’ils porteraient ce poids en silence tout en voyant partir un à un leurs contemporains ? Elle savait leur courage, leur endurance.

Certains donnaient le change mieux que d’autres, ils étaient meilleurs comédiens. Sylvie les admirait et les respectait pour cette résilience.

Elle savait, mieux que quiconque, apaiser les résidents désorientés. Un regard, une question, un geste apaisant et les fantômes s’estompaient pour un temps.

Elle aurait aimé les garder plus longtemps, contempler leur passé dans leurs yeux, s’ouvrir à ce qui n’est plus. Maudite faucheuse, pensait-elle, tu me prives de chaque minute supplémentaire avec leur histoire.

« Tu t’attaches trop » lui avait dit la cadre « prend de la distance… »

Sylvie le savait. Mais elle savait aussi que sa vie n’aurait plus aucun sens si elle ne les voyait que comme des instantanés nécessitant soins et aide. Elle savait aussi qu’elle se battait contre l’usure du temps, celle qui aveugle, qui peu à peu vous éloigne jusqu’au non-retour.

On ressent toujours pour le meilleur et le pire et elle ne voulait pas s’emplir d’amertume. Le ressentiment et la froideur vous anesthésient : on ne ressent plus ni le bien ni le mal.

On finit par les prendre en pitié, on confond sollicitude avec bienveillance. On pense planning, horaires, contraintes… On veut toujours aller plus vite, on lutte contre le temps : on le perçoit comme une quantité de minutes et plus comme de la disponibilité à autrui. On pense corps à maintenir, à préserver…On pense esprits à occuper…On comble des vides sans espérance, les instants se succèdent mécaniquement…

Et pourtant, on vit ensemble, comme une grande famille, avec nos secrets et nos joies. Ils parlent peu, disent souvent les mêmes choses mais ils savent tous que l’on est là. Ils ont même peur qu’on les oublie. Nos destins sont liés. Nos défauts les agacent mais ils leur manqueraient. Nous finissons tous par avoir nos habitudes, nos rituels. Ils ont parfois peur qu’on les aime moins que d’autres. On parle d’eux même dans les pauses, on observe les petits changements, les petits progrès ou au contraire les défaillances. L’on finit même par parler d’eux à la maison.

Finalement, se dit Sylvie, cela fait partie du métier d’avoir mal quand ils s’en vont. L’accepter, pour moi, est probablement la meilleure solution. Je débute et avec les années le manque et la douleur s’allégeront d’eux-mêmes. Et puis je leur garderai, à chacune et chacun, une petite place dans mon esprit.

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