• Jacques Heurtier

Suicide à l’EHPAD

Mis à jour : mai 15

Magali était en colère, comme souvent. « Je hais le monde entier, je m’abhorre moi-même » songeait-elle. Et, dans ces moments-là, des flots de colère l’envahissaient sans cesse.

« Colère, tristesse, c’est donc là votre ADN ? » lui avait dit le psy.

Elle le détestait aussi. De quoi je me mêle… Et puis après elle pleurait, elle s’apitoyait puis s’en voulait…

Cette fois c’était plus sérieux : elle avait pris un gros paquet de benzos et puis, Dieu sait pourquoi, avait vomi et sonné avant de sombrer. L’EHPAD l’avait transférée aux Urgences.

La nuit avait été longue. Une cellule close de 3 mètres carrés sans rien d’autre qu’un lit, un bout de drap et cet horrible pyjama. Aucun sommeil possible et cet incessant fracas de ceux qui hurlent en frappant avec colère et désespoir les portes des cellules…

Le personnel avait été très gentil. Elle avait avoué qu’elle cachait un petit cachet tous les jours depuis 2 mois.

Elle s’était préparé un scénario : les psys veulent toujours être rassurés par une vraie cause. Elle se sentait seule dans l’EHPAD, elle se faisait du souci pour ses petits-enfants et elle regrettait son mari décédé depuis 20 ans. Avec tout cela, ils lui foutraient la paix, acquiesceraient avec bienveillance, lui donnant presque raison…

« Vous comprenez, Docteur,… » Il l’interrompit. « Je comprends. Vos constantes sont bonnes, vous avez vomi peu après ? » « Un peu » avoua-t-elle. « Vous désiriez un surcroît d’affection ? » « Non, vous savez la vie est dure…. »

« Donc c’était juste un peu de laisser-aller, c’est cela, un petit moment de faiblesse, comme on peut tous en avoir ? » Elle avait du mal à l’avouer. Elle pensait qu’on la prendrait plus au sérieux, que sa vie était importante, que l’on ne pouvait pas la traiter comme les autres, tous ces vieux…

Petite, elle se surprenait à penser qu’elle mourait et que toutes ses amies, qui lui faisaient du mal, pleuraient et regrettaient… Mais cela ne marchait qu’en rêve…

« Il faut assumer ses malheurs » reprit-il « et demander de l’aide pour de bonnes raisons et avec les moyens appropriés… » dit froidement le psy.

Elle se sentait honteuse. Elle n’aurait jamais dû faire cela, tout le monde allait penser qu’elle était idiote ou capricieuse. Tiens elle n’avait qu’à raconter qu’elle ne l’avait pas fait exprès…

« Bon, je suppose que vous avez compris la leçon. Vos constantes sont bonnes : je vais vous faire réintégrer l’EHPAD et je noterai intoxication médicamenteuse. Je demanderai aussi que vous fassiez plusieurs activités par jour et notamment de la gymnastique car votre corps s’est affaibli. Il y aura également une surveillance accrue pour vos traitements de manière que vous ne fassiez pas deux fois la même erreur. Cela vous convient ou vous préférez rester ici ? »

« Non, non, cela me convient, merci docteur. »

Le psy était traversé par des interrogations : l’an dernier deux de ses patients avaient fini par réussir leurs tentatives. Il avait décidé de se mettre un peu en retrait, d’accepter d’avantage que les hommes sont responsables de leurs actes. Mais cela ne l’aidait pas. Entre ceux qui ne progressaient pas et ceux qui décédaient, même très vieux, il était toujours envahi par l’amertume et la culpabilité. Cette petite voix ne se taisait jamais et couvrait toutes les autres. Les arguments « réalistes » étaient balayés, ce sentiment à peine descriptible, toujours présent en arrière-plan, cette peur tapie ne disparaissait que quelques instants pour mieux revenir. Il savait qu’il devait régler cela avec lui-même, mais le pouvait-il ? N’était-ce pas le pessimisme qui l’avait conduit à ce métier ? Que pouvait-il faire d’autre ? Il ne savait rien faire…

Plus il avait trouvé des raisons d’espérer et plus les échecs étaient blessants. Il pensait à Corinne, 17 ans, qui se laissait mourir de faim. C’était son premier stage d’internat. Ils avaient parlé, échangé, s’étaient rapprochés… et puis elle était partie. Personne ne l’avait pleuré, sauf lui, en cachette. « Tant que tu n’auras pas accepté l’idée que nous ne pouvons réussir vraiment que dans très peu de cas, tu souffriras » lui avait dit son Professeur. 30 ans plus tard, cela lui était toujours impossible.

Il avait toutefois beaucoup appris. Il sentait que la bienveillance doit être distanciée, d’avantage une question de fond que de forme. Ses patients cherchaient du sens et étaient affaiblis. Il devait faire preuve de leadership… Proposer du sens sous forme de questions fermées, de la manière la plus neutre possible. Savoir contrôler ses émotions en interagissant avec eux. Plus de sourires mais pas de froideur. Cela l’aidait et les aidait même si cela ne garantissait rien. Ils n’étaient pas prêts à négocier avec eux-mêmes : le croire ou l’espérer c’est une illusion. Le savoir sur soi peut être le pire des remèdes pensa-t-il alors.

« Au bouquet fleuri »… C’était le nom du petit bistrot qui jouxtait l’hôpital. Tout le charme suranné du XIXe arrondissement. Certes, il n’y avait plus ces halos de fumée d’autrefois mais toujours les mêmes gueules, au comptoir… Soiffards, ivrognes, au sauvignon dès le matin…

Il repensa à ses cours de psychiatrie : « Ils sont roués » disait le Professeur… « et encore, ils ont de la chance, depuis que nous avons les neuroleptiques, on ne les attache plus… Cela ne sert à rien de négocier avec eux… il faut sédater, sédater et encore sédater… »

C’était aussi le temps de l’antipsychiatrie, l’on imaginait que comme la société les rendait fous, elle pouvait aussi les guérir…

Il commanda un café et sourit intérieurement. Il aimait bien ce nouveau rôle, un peu à la Simenon, de celui qui cherche la vérité. C’était mieux que de vouloir sauver…

Après tout, cette petite mémé suicidaire trouverait peut-être un peu de lumière en elle… ou pas.

Il se dirigea d’un pas lent vers la station de métro. Le sommeil réparerait cette nuit ordinaire, ces destins de mal-aimés, qui s’empêchaient à eux-mêmes. Toutes ces épreuves finiraient par le rendre meilleur. Désormais, il le savait.

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