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  • Jacques Heurtier

Tu l’as bien cherché…

Rébecca ferma les yeux. Jamais elle n’aurait imaginé cela.

Elle était entourée de spectres qui déambulaient entre souvenirs jaunis et soupirs défraîchis.


Avocate pénaliste, elle avait partagé des situations plus qu’étranges.

Elle avait saisi des désespoirs, des folies, des situations inextricables, des luttes insensées d’individus contre leur nature.


Elle avait croisé le chemin du mal absolu, celui dont la rémission est impensable, celui que le père Guillotin n’extirpe pas, celui dont l’horreur de l’esprit semble inépuisable.

Et elle était là, au calme, entourée d’encéphalogrammes plats et chagrins.

Elle était prévenue : le purgatoire, ce n’est rien.

La douleur, peu de chose.

L’absence, on s’y fait…


Elle avait un caractère bien trempé. Elle avait été redoutable et redoutée.

Mais toujours humaine, toujours prête à trouver matière à défendre ou faire comprendre le pire.

Et là, le pire se produisait : elle lâchait prise.

Aucun endroit auquel se raccrocher, rien à attendre ou espérer, aucune modification, si minime fut-elle, n’était à attendre.

« Tu l’as bien cherché… »


Ses yeux s’ouvrirent brusquement.

Sa voisine de fauteuil la regardait fixement et semblait prendre un froid plaisir à énoncer la sentence.

« Tu l’as bien cherché, tu l’as bien cherché… » se mit-elle à crier.


Rébecca se sentit comme crucifiée à son destin.

Deux aides-soignantes se saisirent de la harpie et l’emmenèrent dans le jardin.

« Excusez-la, elle se met parfois dans des colères sans objet, sans raison… »

« Non, » pensa Rébecca, « il y a une raison… »


La colère des victimes revient. Elle s’était tapie dans le recoin de mes succès. Elle pensait à ces jurés stupéfaits, tremblants, oubliant le crime et la douleur des victimes, obnubilés par la fascination du mal.

Ils en oubliaient le sang et la fureur.

Elle les confrontait avec cette puissance du mal absolu, inexplicable, et qui faisait se diluer leurs jugements au fur et à mesure des plaidoiries. C’était trop, parfois, pensait Rébecca. Mais eussé-je pu faire autrement ?


Comment terminer sa vie avec tous les cris des victimes, comment échapper à cette vengeance ?

Elle le sentait bien, la porte avait cédée : ils allaient tous venir, gémir, mugir, hurler,…Certes, il y aurait quelques accalmies mais qui annonceraient des orages, des tempêtes, des cyclones encore plus dévastateurs…

« Gardez-vous du pénal »…avait déclamé le professeur de droit civil. « Il vous rongera l’âme.


Chaque victoire fera mille tourments qui attendront tapis dans l’ombre. Ils s’enivreront de ressentiment et viendront dévaster tout votre être. Rien ne subsistera. Cet enfer-là est le pire… »


Maintenant elle savait. Elle ne pourrait plus jamais trouver la paix. Comme un chirurgien poursuivi par ses morts et se croyant préservé des vivants, la traversée du Styx sera l’épreuve finale.

Une vieillesse tendre et apaisée ? C’est un leurre absolu pour ces métiers.

Heureusement, se murmura-t-elle les yeux mi-clos, ils ne le savent pas. Ils croient même que l’enfer n’existe pas. Il y a bien pire que le jugement de Dieu, c’est celui des âmes que tu as blessées…


Que devrions-nous donc faire des douleurs et souffrances qui nous inondent au quotidien, pensa-t-elle. Les acter pour ne jamais y revenir ?


« C'est une joie enivrante pour celui qui souffre de détourner les yeux de sa souffrance et de s'oublier… » avait écrit Nietzche. Rébecca savait désormais qu’il avait tort.

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