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Les rides

(de Simon ALLONNEAU, sélection "coups de cœur" du concours de nouvelles pour la fête des grands-mères 2023).


Son grand-père, Clarisse le voyait peu. Il ne racontait jamais rien. Sur son enfance, il était muet. Son adolescence, il n’en parlait jamais. Son premier amour, c’était un mystère. Les métiers qu’il avait fait après la guerre, il préférait que ça reste secret. Les passions, les joies qu’il avait eues, ça lui appartenait. Les soucis qu’il avait rencontrés, il disait qu’il les avait oubliés. Il ne parlait pas de sa santé, ou alors il restait évasif. Des souvenirs, il disait qu’il en avait peu. Ce qu’il avait fait, il en parlait vaguement. C’était comme si sa vie ne le concernait pas vraiment. Pour lui, le passé était passé, on pouvait l’effacer. D’ailleurs, c’était ce qu’il faisait puisqu’il jetait chaque année, tous les objets qui avaient fait leur temps.


C’était son grand-père et pourtant, Clarisse ne le connaissait pas vraiment. Tous les efforts qu’elle faisait pour entrer en contact avec lui étaient vains. Les discussions ne donnaient rien. Quand elle essayait d’en apprendre davantage sur lui, elle avait presque l’impression d’en savoir plus au début de la conversation qu’à la fin.


La vie de son grand père était trop compliquée, il aurait fallu une autre vie pour la raconter. De toute façon, il n’avait pas l’impression qu’on pouvait l’écouter. Il n’avait pas créé de lien avec sa petite fille. Il n’avait pas l’impression de parler le même langage. Il se sentait éloigné. Pour lui, les gens qui n’avaient pas le même âge ne vivaient pas dans la même réalité. C’était presque comme s’ils vivaient à deux époques différentes, sans s’en rendre compte, comme s’ils n’étaient pas contemporains, comme Charlemagne et Cléopâtre ou comme Jeanne D’Arc et Jean Moulin.


Quand elle arrivait devant l’appartement de son grand-père, elle avait l’impression de sonner à une porte au hasard. Elle aurait pu gravir tous les escaliers, elle aurait pu monter dans tous les ascenseurs, de toute façon, elle n’accédait pas à son grand-père. C’était comme si elle n’était pas au même étage, comme si, devant elle, ce n’était pas vraiment son visage, mais une image libre de droit d’un grand-père joué par un acteur.

Ça aurait pu être le grand-père du voisin, le grand-père d’un ami, le grand-père d’un passant, le grand-père de tout le monde. Quand elle allait chez lui, elle disait : je vais chez mon grand- père, mais elle avait l’impression de dire : je vais chez un grand-père.


Quand Clarisse passait le voir, c’était toujours la même chose. Il lui servait un verre de sirop à la menthe. Elle n’avait jamais eu le choix. Son grand-père lui avait toujours servi ça. Clarisse n’avait pas vraiment d’avis sur le sirop à la menthe. Elle pouvait en boire, ça allait, c’était supportable. Et puis, de toute façon, c’était comme ça, qu’elle aime vraiment ou qu’elle n’aime pas, c’était la boisson officielle, c’était comme la couleur des murs, c’était comme les rides de son grand-père, ça faisait partie du décor ; elle ne pouvait pas critiquer, c’était normal, c’était chez lui, c’était son style, c’était sa vie.

Elle était habituée, le sirop ça lui allait. Alors, même s’il lui avait proposé sa boisson préférée, sûrement qu’elle aurait choisi le sirop à la menthe. Sans le savoir, et sans l’aimer, elle tenait à ce sirop. Elle s’en est rendu compte le jour où il a sorti une bouteille de sirop à la fraise.

Le goût de fraise ressemblait à un goût de menthe raté. Clarisse s’est sentie inquiète, elle s’est demandée s’il y avait un problème, elle a regardé son grand-père, il a dit : « j’ai voulu changer ». Changer ? Pourquoi changer ? Il n’avait jamais rien changé ? Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ?

Il se passait quelque chose. Clarisse était perturbée et son grand-père le voyait. Il a replacé ses lunettes et il a dit :

— Tu n’aimes pas la fraise ?

— Si.

— Tu n’as pas l’air.

— C’est pas la fraise.

— C’est quoi alors ? S’il y a un problème, il faut le dire Clarisse.

— Je suis inquiète.

— Inquiète de quoi ?

— Je ne sais pas. Ce n’est pas comme d’habitude.

— Tu vois, c’est la fraise. Je rachèterai de la menthe la prochaine fois.

— Non, il y a autre chose. Le tableau, derrière toi, ce n’est plus le même.

— Oui, je l’ai changé.

— Et la nappe aussi.

— Oui, elle était usée.

— Ça fait beaucoup de changement.

— Ça ne te plait pas ?

— Je ne sais pas.


Ce n’était pas tout, il y avait autre chose, dans le visage de son grand-père, il y avait quelque chose de différent. Le regard qu’il avait, elle ne le reconnaissait pas. Les yeux qu’il avait ce jour-là, elle ne les connaissait pas. Clarisse s’est demandée si son grand-père était malade. En voyant la tête qu’elle faisait, le grand-père de Clarisse se posait la même question de son côté: il se demandait si elle était malade.

— Ça va Clarisse ?

— Oui ça va, et toi, ça n’a pas l’air d’aller, on dirait…

— Mais si, ça va.

— On dirait qu’il y a un problème. Tu as reçu tes analyses ?

— Oui, elles sont très bonnes.

— On ne dirait pas. Tu n’es pas comme d’habitude. On dirait que tu me caches un truc ?

— Je suis un peu stressé… J’attends le plombier.

— Ah bon ?

— Oui, il va falloir que tu y ailles, il va bientôt arriver, on se verra la semaine prochaine.


Clarisse était un peu surprise. Stressé par le plombier ? Elle ne comprenait pas trop pourquoi.

Peut-être que le problème de tuyauterie était sérieux. Elle a demandé :

— C’est grave ?

— Quoi ?

— Le problème de tuyau.

— Quel problème de tuyau ?

— Ben tu attends le plombier.

— Ah oui, c’est vrai, non, ce n’est rien.


Clarisse sentait qu’il avait quelque chose qui clochait, son grand-père n’avait pas l’air très sûr de lui. Si le problème était grave, il fallait lui dire. Clarisse était grande, elle pouvait comprendre. S’il y avait un souci, elle aurait été très heureuse de le soutenir, de le réconforter.


Même si elle ne le voyait pas souvent, même s’il n’était pas toujours très bavard, il avait toujours été là. Quand il y avait quelque chose qui n’allait pas, on pouvait lui téléphoner, ça ne le dérangeait pas. Il avait une voix qui calme, des mots qui soignent. Clarisse savait qu’elle pouvait compter sur lui quand ça n’allait pas.


La sonnette a retenti. « Je te laisse avec le plombier » a dit Clarisse en enfilant son manteau.

Comme il restait immobile, Clarisse a demandé à son grand père :

— Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’ouvres pas au plombier ?

Laissant les questions de sa petite fille sans réponse, il s’est dirigé lentement vers la porte d’entrée pour ouvrir.


Le plombier ne ressemblait pas à l’image que Clarisse se faisait d’un plombier. C’était une dame de l’âge de son grand-père qui portait des talons, une robe de soirée et des grandes boucles d’oreilles. Ça ne faisait pas très plombier.

Le grand-père de Clarisse avait l’air complétement fasciné par le plombier. Clarisse avait l’impression qu’il était en train d’avoir une révélation. Il regardait le plombier comme si c’était une œuvre d’art.

— Clarisse, je te présente Denise. Denise, Clarisse, ma petite fille.

Le plombier s’appelait donc Denise et on pouvait le tutoyer. Le grand-père de Clarisse a ajouté :

— Denise est une vieille connaissance.

Clarisse ne savait pas quoi dire, elle se sentait un peu gênée. Elle s’est avancée pour dire au revoir à son grand-père qui lui a dit :

— Tu peux rester, si tu as envie.

Évidemment qu’elle avait envie de rester. Elle voulait savoir qui était Denise et ce qu’elle venait faire ici.

— J’aime bien la décoration, a dit Denise en entrant dans le salon.


Clarisse était étonnée du compliment. Son grand-père avait d’autres qualités, mais la décoration, franchement, ce n’était pas son fort. Les murs étaient presque nus. Sur les meubles, il n’y avait rien. C’était un salon sans vase et sans plante. Il n’y avait pas de peinture, pas de poster, pas de miroir. Si on cherchait bien, on pouvait voir dans un coin quelques photos au mur. Pour dire que c’était décoré, il fallait vraiment avoir envie. Denise a ajouté :

— Ça te ressemble bien René.


Même si Clarisse connaissait le prénom de son grand-père, c’était la première fois qu’elle entendait quelqu’un l’appeler « René ». Elle regardait son grand-père et elle avait l’impression de ne pas le reconnaître, comme si le mot René l’avait transformé, comme si en l’appelant René, Denise avait fait apparaître une nouvelle personne. C’était bizarre. Clarisse avait le sentiment d’avoir déjà vu cette personne quelque part. Peut-être à la télé ? Peut-être dans une publicité ? Peut-être sur un tableau, dans un musée ? Impossible de se rappeler.


Clarisse écoutait Denise et René, parler de gens qu’elle ne connaissait pas, rire à des blagues qu’elle ne comprenait pas, raconter des histoires qu’ils avaient vécues et qu’elle n’avait jamais entendues. Même si elle ne saisissait pas tout, elle pouvait déduire que René et Denise se connaissaient depuis longtemps. Clarisse avait envie d’en savoir plus :

— Vous vous êtes connus comment ?


René a expliqué à se petite fille que Denise et lui s’étaient connus enfants. D’abord voisins, puis copains, amis proches, très proches, ils s’étaient perdus de vue, ils se revoyaient aujourd’hui pour la première fois depuis très longtemps.

Elle s’est sentie un peu en trop, son regard a dévié, elle fixait le coin du mur, ses yeux se sont arrêtés sur une photo. Tout à coup, Clarisse a compris à qui son grand-père ressemblait. Il ressemblait à lui. Il ressemblait à une photo de lui en maillot de bain prise il y a au moins 40 ans. Elle savait que c’était lui, parce qu’on lui avait dit, mais elle avait toujours trouvé qu’il ne se ressemblait pas.

René a raconté qu’enfants, Denise et lui avaient fugué, on les avait cherchés pendant plusieurs jours, ils s’étaient cachés dans une grotte et ils avaient mangé des fruits qui les avaient rendus malades. Quand on les avait retrouvés, on les avait punis. On leur avait fait promettre de ne plus jamais se voir. La promesse avait tenu trois jours. Pendant des années, ils avaient réussi à se voir en secret.

Clarisse était fascinée par son grand-père. Il avait l’air de vivre ce qu’il racontait. Son visage s’animait. Elle avait l’impression de le voir au passé. C’était comme si celui qu’il avait été, il y a longtemps, se réveillait, comme si ses rides dessinaient un visage perdu, effacé.

A chaque fois qu’il racontait une nouvelle histoire, elle avait l’impression de voir un nouveau visage. Les visages anciens n’étaient pas morts, si on faisait attention on pouvait les voir. En suivant les rides, on pouvait discerner des ébauches de visages passés, des traits d’enfant, des traits d’adulte, des traits de jeune, des traits d’homme mûr. Ils se croisaient, cohabitaient sur le visage de son grand-père.

Pour Clarisse, c’était comme une révélation : les visages qu’on a eus ne disparaissent jamais. Tous les visages qu’on a eus dans la vie se superposent quand on vieillit. Vieillir ce n’est pas seulement devenir vieux, c’est devenir tout en même temps. C’est être jeune et vieux au même moment. C’est être adulte et enfant. La vieillesse n’est pas un temps de la vie, c’est tous les temps de la vie en même temps.


Tout à coup René a dit :

— J’ai complétement oublié de te demander si tu voulais quelque chose à boire.

— Oui, je veux bien, tu as quoi ? a demandé Denise.

— Du sirop de fraise.

Le sourire de Denise s’est illuminé. Si les rides de son visage avaient pu dépasser, elles auraient dessiné le plus beau visage du monde dans les airs. Pendant, un instant, Clarisse a eu l’impression d’être plus vieille que Denise.

Denise a répondu que ça la touchait qu’il se souvienne qu’elle aimait le sirop de fraise, et même si elle n’en avait pas bu depuis des dizaines et des dizaines d’années, elle considérait toujours que c’était sa boisson préférée.


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