• Jacques Heurtier

Papa va mourir et je ne viendrai pas le voir…


« Papa va mourir, ce n’est plus qu’une question de jours…Il voudrait te voir avant de partir … » Yvan ne savait que penser. Est-ce que sa sœur exagérait ?

Il ne pouvait pas y aller. Il était parti à 18 ans, avait construit sa vie. Il avait adoré les enfants et chaque fois qu’il pensait à son père, Georges, il éprouvait de la haine, de la rancœur. Mais c’était rare. Lorsqu’il pensait à son enfance, il pensait à ses plaisirs d’enfants. L’indifférence et l’autoritarisme du père ne l’avaient pas véritablement marqué : c’était l’époque…

Il était même surpris d’entendre des adultes en vouloir à leurs parents, à les évoquer comme cause de leurs échecs, de leurs troubles voire de leurs névroses.

Dès l’âge de 7 ans il avait compris : son père (il disait toujours Georges) n’était pas à la hauteur. Il ne savait comment être avec lui. Combien de mots avaient-ils échangés en 18 ans : 10 ou 12 ?

Chacun son monde : celui des enfants et celui des adultes. Il avait joué le jeu : adolescent passif-agressif, il se conformait en surface, évitait les conflits et vivait dans son propre univers.

Sa sœur reprit : « Si tu ne peux pas venir, au moins écris lui un petit mot… » Il ne pourrait pas non plus. Il le savait bien : Georges, les yeux embués de larmes lui expliquerait qu’à l’époque on ne savait pas… Yvan ne voulait pas pardonner. Il rendrait l’indifférence qu’il avait reçue. Le silence serait sa réponse.

Il les avait largement dépassés sur tous les plans. Il était sûr de son intelligence, de son talent. Georges n’avait su que les faire choir socialement.

Sa mère aussi était partie jeune : trop d’alcool et d’hypnotiques.

« OK, » dit-il à sa sœur, « je vais lui écrire un petit mot ». Il savait qu’il mentait. La mort à venir n’efface rien pensa-t-il. Qu’il s’en aille donc avec ses remords et ne compte pas sur moi pour l’apaiser.

Yvan se demandait même si c’était normal de penser si peu à ses parents, de leur attribuer si peu d’importance. Jamais il n’avait évoqué le sujet.

Il pensa qu’un jour ou l’autre, cette rancune s’en irait. Il ne savait ni quand ni en quelle occasion.

Et puis, au fond de lui, il pensait que c’était une chance : il s’était construit seul, sans maîtres ni mentors. N’ayant aucune dépendance affective vis-à-vis de ses ascendants, cela lui avait permis de donner beaucoup d’amour à ses proches.

« Et pour l’enterrement, tu seras là ? » demanda sa sœur. « Oui, bien sûr » répondit-il.

Il le savait, il serait là, au milieu d’une foule anonyme de cousins et cousines dont il ignorait tout et pour qui il était un parfait inconnu. Cela faisait si longtemps qu’il n’était pas entré dans une église ni dans un cimetière. Il sentait que la réprobation serait dans tous les yeux : familles, amis de la famille, voire même les professionnels de l’accompagnement.

Oui pensa-t-il, la mort n’efface rien, la détestation survit encore : ce personnage qui n’a su t’aimer, te considérer, restera encore longtemps en toi, comme un stigmate douloureux. Il devra mourir une seconde fois pour enfin obtenir le pardon.

Felix culpa, ad impossibilia nemo tenetur…disaient ses vieux maîtres. Il venait d’en saisir le sens.

COMMENTAIRES ANFG : Les équipes s’attachent souvent aux résidents. Elles souffrent lorsque, mourants, ils réclament une ultime visite qui ne vient pas toujours. Rancunes, indifférences, rejets, mais aussi surprotection, névrotisation, une multitude de signes entourent les relations des résidents à leurs familles. L’indifférence de certaines familles n’est pas forcément de l’égoïsme, l’absence des autres n’est pas forcément un abandon. Aucun d’entre eux ne commet de faute : c’est seulement le destin qui ne les convie pas ensemble au même moment.


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