• Jacques Heurtier

Des maternelles en EHPAD

Mis à jour : mai 15

Cédric traversait la place du village. Il vivait à exactement quatre cents mètres de l’EHPAD. Une aubaine. Il avait été embauché comme animateur et connaissait la plupart des résidents et leurs familles. Parfois, cela simplifiait les choses, parfois cela les compliquait. Il était songeur. « Il serait tout de même temps que les enfants de l’école viennent partager un goûter avec les résidents, non ? » lui avait dit le directeur. « L’ambiance n’est pas au top… »

Cédric avait bien reçu ce reproche muet. C’était vrai, l’ambiance n’était pas au top. Il faut dire que les résidents étaient de plus en plus vieux, de plus en plus grabataires et qu’il ne savait guère comment y faire face.

Il faisait en sorte qu’une bonne partie des résidents soient dans la salle commune l’après-midi. Mais bien peu répondaient à ses sollicitations... Quant à ceux dont l’esprit était dans la lune, il ne savait que faire avec eux. Ils perturbaient toute la salle. Les noms d’oiseaux fusaient… Heureusement qu’ils ne pouvaient plus se bagarrer…

Il invoqua dans son esprit Cédrichounet. C’était un personnage intérieur qu’il avait créé et qui jetait toujours un regard cynique sur Cédric. Tu crois vraiment, mon petit Cédric, que le directeur n’a qu’un but dans la vie, te harceler ? Tu ne crois pas qu’il est juste lassé de cette ambiance glabre qui saisit chacun dès qu’il pose en pied dans l’EHPAD ? Qu’est-ce que tu pourrais faire avec ces enfants de maternelle, hein, tu ne vas tout de même pas juste les inviter et puis on verra, non ? Ils vont prendre peur ces petits avec Mme Truc qui hurle tout le temps, avec M. Machin qui cherche constamment ses bêtes ou Melle Chose qui parle à sa poupée comme à une petite fille…

Bon, se dit-il, je vais préparer cela. Alors, comment expliquer à des enfants de 5 ans que les attitudes dramatiques de certains résidents ne sont qu’une conséquence de la maladie ?

Je pourrais faire simple : « Vous savez les enfants que certaines personnes âgées ont une maladie de la mémoire. Par exemple, elles oublient les mots pour dire qu’elles sont en colère. Alors elles disent des gros mots. Cela ne veut pas dire qu’elles sont méchantes…. »

Bon, c’est pas mal, cela, pensa-t-il.

« Parfois, elles ne se reconnaissent pas dans le miroir, elles croient que c’est quelqu’un d’autre. Cela peut leur faire peur… » « Parfois aussi, elles croient que des enfants de l’école sont leurs enfants mais ce n’est pas très grave… » « Et puis vous verrez, certains pensent qu’ils vivent autrefois, par exemple ils veulent aller chercher leurs vaches alors qu’ils ne s’en occupent plus depuis longtemps… » « A part cela, elles ont beaucoup d’histoires à raconter sur comment était la vie il y a très longtemps et surtout elles sont très contentes que vous veniez les voir… »

Cédric s’était ressaisi, il verrait l’instit et parlerait de cela avec elle. Cela devrait bien marcher.

Il allait aussi prendre les choses avec plus de légèreté. Faire en sorte que tout événement indésirable ait des conséquences heureuses. Il lui suffirait de rebondir sur des mots et chaque fois, poser une question. Finalement, ses animations étaient trop didactiques : il programmait, prévoyait et stressait si cela ne marchait pas. Il lui fallait davantage improviser, ne pas se centrer sur ses activités mais sur les résidents.

« Merci Cédrichounet » murmura-t-il. « Désormais, je ne vais plus me prendre la tête avec des projets savamment écrits et qui vont dans le mur. Je vais expérimenter et je ne conserverai que ce qui marche, c’est quand même plus simple… » « De rien » lui répondit Cédrichounet « désormais ru na vas plus réussir à échouer… »

Un dialogue avec soi-même n’est jamais plus fructueux que lorsque les personnages sont truculents, pensa-t-il. Tout était dit.

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