• Jacques Heurtier

Le compagnon invisible

Mis à jour : juin 18

Adeline entra dans la chambre de Suzanne. « J’ai envie de paresser un peu au lit… » dit Suzanne d’un air entendu. « Ah, Ah… » dit Adeline « Oui, j’avoue, Edgar est passé hier soir et est resté tard cette nuit » « Ah » répliqua Adeline.

Comme toutes ses collègues de l’EHPAD, elle était un peu mal à l’aise lorsque Suzanne évoquait les visites d’Edgar. C’était un visiteur un peu extraordinaire : il n’existait que dans l’esprit de Suzanne… Et pourtant tout l’EHPAD ne parlait que de lui…

L’équipe avait été un peu prise au dépourvu. Certes, il y avait déjà eu des illusions temporaires chez certains résidents mais là, cela semblait plus réel que nature.

Les voisines de table de Suzanne ne voulaient rien entendre de ses aventures et affabulations… « Elles sont jalouses » commentait Suzanne en souriant, triomphale.

L’amour était arrivé d’un coup…Elle avait rencontré Edgar à Paris en avril 39, au bal musette et était instantanément tombée amoureuse. Elle lui plaisait bien aussi et quelques mois plus tard ils faisaient des projets d’avenir. Et puis il était parti à la guerre et elle était retournée à la campagne, chez sa mère.

Et enfin, il était revenu. Elle le savait. Il la cherchait depuis toutes ces années. Même mariée avec un autre, avec des enfants, elle ne l’oubliait pas. Elle l’attendait. Il était arrivé au 2e mois de son séjour à l’EHPAD un mardi, à 21H00 précises. Il n’avait guère changé et ses mains étaient toujours aussi belles. Ils avaient parlé longtemps, à voix basse, pour ne pas alerter la surveillante de nuit. Puis elle s’était endormie, heureuse, apaisée.

Il était revenu le lendemain soir et ne s’était pas contenté de rester à son chevet. Et depuis, tous les soirs, à 21H00 précises, il était là, à côté d’elle. Désormais, chaque jour était plein de toutes ses pensées. Elle lui écrivait des poèmes et s’était même lancée dans l’aquarelle.

Il y avait encore quelques divergences dans l’équipe : des « qui ne voulaient pas jouer ce jeu-là, ce jeu dangereux du partage des illusions ». Et puis il y avait les autres, si heureuses de ce nouveau bonheur, qui défiait tous les pronostics des démences frontales, qui donnaient à une vie de névrose une conclusion si délicieuse…

La cadre avait clos le débat : « Nous avons chacun une opinion personnelle, singulière sur ce sujet et c’est très bien. Mais notre équipe ne doit pas se déchirer à ce propos et je serai ultra-vigilante sur ce sujet… »

Et c’est ainsi que, comme souvent, des divergences d’appréciations soudent une équipe plutôt que de la défaire…

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