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  • Jacques Heurtier

L’homicide contre soi…

Berthe y songeait depuis longtemps. Elle avait une chance inouïe, son gendre était anesthésiste à l’hôpital et elle avait pu se constituer une petite réserve discrète.

Elle s’y était préparée comme une option depuis 6 ans.

Elle avait pensé à René Crevel, à André Molinier et à tous ces autres qui ne voulaient plus de ce que leur offre le destin. Elle savait déjà que ce serait à la fois facile et agréable, ce qui lui donnait un net avantage. S’endormir, rêver et ne pas se réveiller… Si l’on proposait cela en libre-service, que se passerait-il ? A la moindre contrariété, chacun pourrait se supprimer ? Stupidement ? Pour cesser d’affronter les difficultés ?

Et, en outre, l’âge venant, les inconvénients majeurs de la vie, ou simplement la lassitude seraient des facteurs de poids. Un comprimé, l'on s’endort avec des rêves magnifiques et puis c’est tout.

Elle pensait donc que les conditions du self-homicide, que passer de vie à trépas avec bonheur était un bon choix.

Elle y réfléchissait depuis 6 ans, elle prenait son temps, c’était sérieux.

Elle ne voulait pas disparaître communément, comme un dépressif ou un surendetté ou un malheureux en amour. Non, ce devait être un choix purement réfléchi, non dicté par ces circonstances.

Personne n’aurait imaginé que cette veuve de 80 ans, en pleine forme, qui voyageait, lisait, recevait beaucoup, s’impliquait dans du bénévolat, personne n’aurait pu deviner son cheminement intérieur.

« Vous allez devenir centenaire, Berthe… » lui avait dit son médecin.

Elle avait souri. Etait-ce une chance ?

On la complimentait beaucoup sur son énergie, toutes ses activités. Elle dormait bien ne prenait aucun médicament et avait un mode de vie très équilibré.

La seule chose qui la gênait un peu, c’était d’imaginer qu’après son départ les gens attribueraient son geste à une dépression masquée. Bref, s’ôter la vie était un acte de démence pour les autres. Ils allaient se sentir coupables de n’avoir rien vu venir. C’est idiot mais c’est ainsi.

Elle, pensait qu’elle en avait le droit et la possibilité. Lassitude ? même pas. Non, c’était un choix, sa liberté à elle dont peu de gens disposaient.

C’était une option à saisir après un grand moment.

Les autres, ils s’en remettraient. Il est logique que les vieillards meurent. On ne peut éternellement vivre de ses souvenirs et de la compassion d’autrui. 80 années bien remplies c’était déjà beaucoup.

Un futur d’assistée, elle n’en voulait pas. Ces bavardages inutiles sur leurs petits maux de ses amies de la même génération l’irritaient. Ces admirations des plus jeunes pour une vieillesse en forme l’injuriaient. Bien sûr, ils se rassuraient comme ils pouvaient en énonçant toujours ces mêmes compliments. Elle le voyait bien.

Elle avait déjà préparé son menu : ce serait à la fin de l’été. Philomène lui préparerait quelques huîtres, puis un peu de caviar sur glace et un verre de Gevrey Chambertin. Ensuite, bien installée au chaud sur la terrasse, avec une couverture en mohair, elle lirait un peu de Vigny.

Philomène lui apporterait un verre d’armagnac et elle la congédierait.

Les cachets lui feraient tourner la tête, sourire intérieurement. Elle fixerait le grand chêne du jardin qui lui avait toujours donné force et apaisement.

Ses paupières se fermeraient petit à petit et elle s’endormirait avec un sourire béat. Elle apprécierait chaque seconde, la dégusterait avec passion.

Ce serait une belle fin, une belle conclusion, une mort à la hauteur de sa vie, de ses passions, de ses exigences. Vivre intensément ses derniers instants, se dire adieu en souriant, avec tendresse et sérénité, quoi de mieux ?

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