• Jacques Heurtier

Le revenant

Mis à jour : mai 15

« Oui, c’est un miracle, je suis revenu parmi vous… » L’homme haranguait la foule. Elle se pressait pour l’entendre. Tout le monde connaissait son histoire, celle du seul homme qui avait su s’échapper de la caverne, abandonnant Platon, son frère.

« Prisonnier de mon esprit, j’avais perdu la mémoire et le sens des mots. Je ne sentais sortir de ma gorge que des cris rauques et brutaux… »

Un silence total régnait sur l’agora. Ténu, le bruissement des respirations suivait le rythme de ses paroles.

« Epris de liberté, je voulais seulement aller et venir, lutter contre cette incessante emprise. Mais ils ne le voulaient pas… De temps à autre, je croyais reconnaître maman. Mais dès que je l’évoquais, elle niait. Elle disait des choses étranges, elle m’inquiétait. Elle se trompait tout le temps…

Au demeurant l’ordre institutionnel m’entourait de toute part. Assis, debout, couché, lavé, nourri… Quel étrange supplice ils avaient inventé : tout ce que je désirais m’était interdit… »

L’homme reprit son souffle. Il devait avoir dans les quatre-vingt-cinq ans. C’était la cinquième fois qu’il revenait.

« Ils ne voulaient pas m’entendre… Je l’ai su dès le premier jour. Ils voulaient à toute force que je dise que c’était ma nouvelle maison. Je ne leur avais rien fait. Je ne les connaissais même pas… »

La foule eut un mouvement de réprobation. Aller jusqu’à voler le domicile de ce vieil homme, quelle honte, quelle indignité.

« S’il ne se fût agi que d’aller et venir, j’eus pu m’y conformer. Entendez-moi bien, chaque phrase, chaque geste était soumis à leur abominable censure… » La foule frissonna. « J’avais tout essayé, les cris, les pleurs,… même mon silence ne trouvait pas grâce à leurs yeux… Mes chers amis c’est là une fin de vie bien chèrement payée, croyez-moi. »

Les larmes coulaient de ses yeux. Ses mains tremblaient.

« J’ai essayé de fuir mais je ne sais par quel miracle, même dans les recoins les plus sombres de la forêt, ils me retrouvaient… »

Il fit une pause. Tout se bousculait dans son esprit.

« J’ai réussi à m’en sortir grâce à une erreur de diagnostic… et je suis venu instamment vous prévenir… Mes amis, vous saurez que c’en est fini quand vous entendrez Le Mot. Un mot étrange, à consonance étrangère. Un mot brutal, sec. Un mot honteux, susurré à chacun de vos passages. Un néologisme odieux emprunté à un nom de famille… »

L’homme se tut. Un éclat étrange venait de luire dans ses yeux. Son visage se figea. Son expression était autre.

La foule sut que le revenant avait été rattrapé par le Destin et qu’il était déjà englouti dans ses songes. Sa vie lui avait été prêtée mais non donnée…

Dès lors, l’attroupement se dispersa en chuchotant et chacun retourna bien vite à ses occupations…

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