• Jacques Heurtier

Le spleen d’Augustine

Mis à jour : mai 15

Augustine ouvre les yeux. La chambre est claire, un peu impersonnelle mais c’est tout de même mieux que l’hôpital. Les douleurs s’éveillent aussi, compriment le dos, les bras. Les jambes, elle ne les sent pas.

Deux coups fermes à la porte. Une tornade blanche entre. Elle est très jeune, environ 25 ans, et semble un peu gênée.

« Bonjour Mme X, avez-vous bien dormi ? »

Toujours la même question. Elle ne sait jamais que répondre, rares sont les nuits complètes. Cela fait bien trente ans qu’elle n’a plus d’énergie au réveil.

« Voici votre traitement, un bleu et deux roses. Vous voulez un verre d’eau ? » « Que répondre » pense-t-elle ? « Oui, merci. » « Je m’appelle Claudine et c’est moi que vous verrez tous les matins… » Elle prend un peu d’assurance devant mon silence. Je ne lui donne pas quinze jours avant de me traiter comme un bébé…

Que dire face à ce flot de banalités ? Se plaindre comme les autres ? Mais elle a toujours détesté cela…Qu’allons-nous pouvoir nous dire ?

« Souhaitez-vous que je commence l’aide à la toilette par le haut ? » « Oui… » Elles sont formatées. Toujours les mêmes phrases, ce ton faussement enjoué. Nous leur ferions donc si peur ? A moins que nous les dégoûtions ?

« Voulez-vous passer le gant ? L’eau est-elle assez chaude ? » La vie est injuste et cruelle, je ne méritais pas cela.

Pourquoi ne sommes-nous pas, nous, les anciennes, celles qui disent, proposent ou demandent ? Être privée de liberté avec tant de douceur et de maladresse, quelle injure, quel destin… J’aimais tant me réveiller avec Dvorák. Est-ce donc si difficile à comprendre ?

Après ce sera la tournée des « autres », infirmière, animatrice, psychomotricienne qui viendront m’imposer avec douceur leur vision de « ma » vieillesse. Je ne leur dirai rien. Ils ne comprendraient pas.

« Cela vous a plu la chorale des enfants, j’ai vu que vous souriez… » Bien sûr, je fais attention, je me tiens. Ils ne me comprendront jamais, ils n’ont jamais vécu ces affres…

Ma seule vertu est de m’adapter en silence, dignement. De me comporter comme un objet, une vieille pendule ou un portrait silencieux.

Je n’imaginais pas une telle vieillesse. Fréquenter la jeunesse qui ne peut s’empêcher d’être telle qu’elle est, avec ses illusions, les fausses promesses qu’elle se fait, ces pulsions contradictoires qui s’accordent si peu avec mon silence intérieur…

Et ces mouvements brusques, ces courses dans les couloirs, ces voix haut perchées qui te strient les acouphènes, ces repas à la va-vite, inodores,…

Je ne vis plus, j’existe en attendant que cela cesse.

Dieu merci, j’ai mes souvenirs, mes tressaillements internes, interrompus parfois par ces visites d’enfants ou de petits enfants impatients d’en finir et dont le tour viendra.

Si l’ataraxie semblait une bonne chose chez les Grecs, sa version moderne, mi-compassionnelle, mi-décalée en fait un petit purgatoire.

Peut-être est-ce là, le purgatoire, cette existence sans vie dans un monde depuis longtemps révolu…

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