• Jacques Heurtier

Maison de retraite, pourquoi pas ?

Mis à jour : mai 15

L’annonce de son médecin fut brève, comme à l’accoutumée. Elise s’y attendait et, d’une certaine manière, s’y était préparée. A quoi bon rester chez soi pour vaquer du lit au fauteuil et du fauteuil au lit ?

Et puis, à la maison, les personnels changent tout le temps. Au moins, dans la maison de retraite, elle aurait un personnel fixe.

Pourquoi s’attacher à un chez soi qui n’est plus que le reflet d’une vie disparue ? Pourquoi s’exposer à des objets qui vous rappellent constamment autrefois, quand c’était possible, quand votre corps déambulait, voletait légèrement entre les meubles, les statuettes et les miroirs ?

Il est un temps où la vie que l’on rajoute aux années n’est souvent qu’une existence routinière. Lorsque le corps décline, chaque jour amène son lot de mauvaises surprises.

L’on est pourtant quelquefois heureux et surpris d’entendre encore sa voix, de pouvoir légèrement bouger le bras gauche. Mais c’est un petit bonheur qui ne dure guère,…

Même l’appétit n’est plus là : les mets les plus fins deviennent transparents, inodores, difficiles à garder en bouche. On craint même qu’ils vous étouffent…

Bien sûr l’on rit encore, parfois, par lassitude parfois par surprise. Mais le cœur n’y est plus.

Non, ce n’est pas insupportable, c’est juste un peu lassant de savoir que plus l’on avance, plus l’on meurt par petits bouts.

On se croyait invulnérable, inattaquable, l’on peinait à imaginer cette longue vie d’agonie qui s’installerait en catimini.

On se trompait, on se mentait, on se disait qu’avec de la volonté…

Ce n’est pas un naufrage, c’est une lente noyade, un glissement imperceptible, jour après jour, vers un destin froid, identique pour tous.

Personne ne veut le savoir : ce serait trop alarmant. Il vaut mieux croire qu’accompagner le grand âge est une dévotion heureuse, et je me garderai bien de les contredire.

Je me suis débarrassée des descendants avec une assurance décès. Leur convoitise m’injuriait. Qu’ils attendent. Moi je n’attends plus : le temps m’accompagne et c’est lui qui décidera.

Une personne de la maison de retraite est venue me voir. Elle semble très affable et m’a même proposé, dès mon installation, un service de lecture en chambre proposé gracieusement par des étudiants de la Sorbonne. Quelle bonne idée. Je garderai les yeux mi-clos, bercé par le son et le souffle de cette jeune voix qui lira avec la couleur de son époque les textes que nous ont transmis nos aînés. De bons moments en perspective.

J’espère juste qu’ils ne me poseront pas trop que questions sur mon passé. Ils ne savent pas que c’est indécent. Cela m’appartient en propre et je préfère l’évoquer seule, au détour d’une pensée ou d’un souffle.

Il y a même un atelier d’écriture. Je ne sais si je m’y rendrai, je suis tellement habituée à la solitude, à mes soliloques programmés. L’empathie meurt aussi un peu avec l’âge et nous n’avons plus guère de tendresse que pour les animaux.

Sont-ils plus heureux, ceux qui perdent la tête ?

C’est un peu gênant de vieillir en mauvaise santé pour tout vous dire, de perdre ce sentiment d’éternité dont on n’avait pas conscience.

« Elise, vous ronchonnez encore intérieurement ? » reprit son médecin. « Non, cher ami, mon esprit s’égarait un peu. C’est une bonne suggestion la maison de retraite. Je crois même que je vais y trouver des avantages particuliers ».

« Et oui, une nouvelle vie, de nouvelles habitudes mais pas de nouvelles névroses, vous avez passé l’âge » rétorqua le toubib.

« C’est promis » dit malicieusement Elise.

Ainsi changea-t-elle de vie avec cet optimisme qui était son compagnon d’effort depuis tant d’années… Qu’ils sont sots, pensa-t-elle soudain, ceux qui imaginent ce changement comme une perte… Qu’ont-ils donc à perdre ?

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