• Jacques Heurtier

Retraite : le temps des regrets ?

Mis à jour : mai 15

L’exercice du pouvoir et des responsabilités avait fini par devenir le fil conducteur de sa vie…Le jour où tout s’arrêta, ce fut le premier grand drame.

Dès ce jour-là, tous les regards sur lui changèrent, même ceux des proches.

40 années à recevoir des regards approbateurs voire admiratifs, des yeux qui disent : c’est vous qui comptez… Comment s’en défaire ?

Quoiqu’on en dise, on ne sait pas se préparer, avoir la dose d’humilité suffisante…Il avait inventé de faux projets pour se justifier aux yeux du monde, discouru avec allégresse sur les vertus du temps retrouvé… Mais il n’en était rien.

Son corps commença à se voûter dès ce jour-là, il le vit dans l’ascenseur. Ses yeux perdaient leur éclat. Celui qu’il contemplait était un homme seul, sans responsabilités, sans pouvoir, sans but.

Il lui fallût plusieurs années pour amenuiser cette humiliation. Et encore, à chaque repas de famille, à chaque manifestation, et même à la boulangerie, il fallait encore qu’il démontre qu’il avait eu du statut.

Il rejouait le même rôle mais personne ne l’écoutait ou seulement avec cette indulgence due aux vieillards…

Les autres, eux, ceux qui n’avaient eu ni égards ni pouvoir, se réjouissaient. Ils l’avaient doublé. Ils étaient heureux, avaient des projets. Ils ne parlaient que rarement d’autrefois : ils vivaient une autre vie.

« Quel méchant tour m’a joué la vie… » disait-il à son psy. « Vous êtes comme un acteur qui ne veut jouer qu’un seul rôle… » lui répondait-il en écho.

Le deuxième choc, ce fut la santé : elle chancelait. Son corps lui rappelait quotidiennement qu’il ne pouvait plus vivre comme avant. Il se déplaçait désormais plus lentement, cherchait parfois ses mots et n’avait toujours goût à rien.

Il avait pensé que c’était temporaire mais cela perdurait, s’accroissait.

Seul dans son salon, il continuait d’errer, sans but, de petites habitudes en petites habitudes. « Tu ne t’aimes plus beaucoup, tu n’as plus guère de fierté pour toi-même… » lui avait dit son épouse avant de le quitter.

Cette phrase lui revenait constamment à l’esprit… Un beau matin, une pensée s’insinua en lui : « Tu as été le mentor des autres toute ta vie, pourquoi ne deviendrais-tu pas le mentor de toi-même ? »

Cette idée le fit sourire tout d’abord : comment être son propre mentor ?

« Pourquoi pas » lui dit une petite voix intérieure « prends en main ce personnage abattu par sa destinée, offre lui de nouveaux défis, de nouvelles perspectives, bref d’autres occasions d’être fier de lui, de se rabibocher avec lui-même… »

Bon, il faudra donc que je réapprenne patience et humilité, pensa-t-il. Cela me fera le plus grand bien.

D’abord, se fixer un but. Mais quel but ? S’agissait-il simplement de pouvoir oublier tout ce qu’il avait été ? Devait-il se mettre au service du monde ?

Cela semble simple de se fixer des buts dans la vie mais pour lui cela semblait inatteignable.

« Cela fait bientôt dix ans que je rumine » pensa-t-il, « que je vois un psy une fois par mois, que chaque journée est un vrai tourment, que j’ai hâte d’aller me coucher et déteste me lever, peut-être n’étais-je bon que pour avoir un rôle de leader dans une organisation ? Peut-être n’y-a-t-il plus rien d’autre ? »

Il avait voyagé, d’est en ouest, du sud au nord, goûté des cuisines improbables, saisi de magnifiques paysages avec indifférence…

« Je ne suis pas prêt à vivre » dit-il au psy, « je ne suis finalement qu’un amas de regrets,…Je suis une feuille tombée de l’arbre et qui attend sans espérer… »

« Oui » lui répondit le psy. « Vous jouez à cache-cache avec vous-même. Peu nous importe la raison. Cessez donc de chercher qui vous n’êtes pas… »

Le psy se leva et lui demanda de prendre place devant la webcam.

« Vous avez 5 mn pour dire ce que je devrais faire pour vous, pas une de plus… » Et il sortit.

Il fixa l’objectif et dit : « Vous avez raison, doc, vous ne pouvez rien pour moi. Je vous demande l’impossible, de me faire exister en tant que moi-même. Je cherche des causes idiotes à mon désarroi. Je m’enferme dans le piège de celui qui ne sait pas faire le deuil de son passé. En fait, tout cela est très intéressant. Il y a probablement des tas de gens sur terre qui ne savent ni ne peuvent le faire. Ma mission va être de leur faire gagner du temps, ce temps perdu à vouloir être seulement ce que l’on a été. Ça y est. Je sais, j’ai compris… »

Le temps des regrets et de la nostalgie allait s’effacer. Une grande épreuve l’attendait et qu’il avait longtemps retardée : « Connais-toi, toi-même ».

Il était prêt.

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