• Jacques Heurtier

Tranche de vie d’aidant…

Mis à jour : mai 15

Il était 21H00. Le moment de calme. Maman était enfermée dans sa chambre et allait s’endormir. Il fallait juste garder l’oreille aux aguets en cas de chute. La situation durait depuis une éternité : le matin, maman marchait, sans but, dans le vaste appartement. Elle ouvrait et refermait précautionneusement des tiroirs. Elle disait « Bon ». Vers midi, son esprit s’éclaircissait un peu et elle acceptait de manger. Purée et yoghourts à la fraise… Rien d’autre depuis… 5 ans peut-être. Elle disait « Tu peux me… » et rien d’autre ne sortait. C’est cela vivre au présent.

Elles n’étaient plus sorties depuis longtemps. Maman refusait de prendre l’ascenseur ou de sortir de la voiture. Toutefois, elle était heureuse, sereine après tant d’années de dépression et d’anxiété. Un grand calme intérieur l’avait envahi.

Gisèle vivait seule avec elle depuis si longtemps. Elle voulait continuer de la servir, de l’accompagner, comme l’on dit.

Elle savait que subrepticement les choses allaient changer en mal. Mais elle ne pouvait pas vivre sans croire : un aidant n’est pas aussi « robotisé » qu’un professionnel. Croire, espérer, dans ces cas c’est toujours souffrir. Mais souffrir, c’est mieux que l’indifférence ou l’abandon. Souffrir, cela se surmonte… Après tout, elle s’était engagée, c’était sa responsabilité et il eût été bien navrant de sa part que de se laisser envahir par des sentiments inefficaces. Ce n’était pas elle « la dingo », ce n’était pas elle qui était à plaindre…

La démence qui s’installe, se pérennise, est un radical changement de paradigme. L’aidant fait les questions et les réponses. Il n’échappe pas aux larmes, aux craintes, aux doutes et parfois à la colère : ce ne sont que des épiphénomènes.

Gisèle avait réduit au maximum les contacts sociaux. Issue d’une famille de « taiseux » elle savait bien que ces regroupements lui feraient plus de mal que de bien. Elle lisait, beaucoup et se préparait de bons petits repas.

Elle ne craignait qu’une chose : le placement en maison spécialisée. Elle savait que l’on y passe de bons moments mais elle craignait aussi que les stimulations de toutes natures brisent les tendres routines du quotidien. Et puis, elle se l’avouait sans détours, elle avait peur de se retrouver seule : c’était son pire cauchemar.

Cette situation l’avait grandie : vivre le mieux possible dans ces circonstances la rapprochait de la sagesse. C’est ainsi, parfois, que le dévouement rend plus fort, donne un sens irremplaçable à l’existence. Elle l’avait bien compris : le vrai prix du dévouement, c’est l’indépendance…

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