• Jacques Heurtier

A quoi on sert ?

Mis à jour : mai 15

« On sert à quoi, nous, les vieux, dans nos maisons de retraite ? » demanda brusquement Paul à Géraldine, l’animatrice. « Vous voulez savoir si vous êtes utile à quelqu’un ou à quelque chose, c’est cela ? »

Géraldine répondait toujours à une question désespérante par une autre question. Cela lui permettait de ne pas s’inclure dans la tristesse, la colère ou la peur de ses résidents. Elle se sentait donc plus apte à les aider, les guider si nécessaire.

« Oui, » rétorqua Paul « à quoi on sert, nous tous, ici ? » « Monsieur Paul, vous avez l’impression de n’être utile à personne ? » Ce n’est pas gagné, pensait-elle. « Ben oui, on est là, assis toute la journée, à regarder la télé… » « Vous aimeriez donc faire quelque chose pour les autres ? » Géraldine savait que les plaintes étaient des demandes précises et pas seulement un besoin d’être rassuré. Elle savait que dans la plupart des cas, on leur répondait : « Mais non, mais non, vous servez à quelque chose… »

Elle savait aussi que la vie en collectivité génère pour ses membres ce besoin existentiel : « Que faire de ma vie de très vieux ? Quel sens lui donner ? ».

Les institutions ne peuvent pas répondre directement et ne savent pas forcément donner des « éléments de compréhension et de langage » aux collaborateurs. Ils étaient donc, par la même, impuissants à répondre à ces dilemmes et cela les faisait souffrir.

« Ben, je ne sais pas » dit Paul « qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Géraldine résista à l’envie immédiate de « faire plaisir » en proposant des activités. Elle voulait que Paul finisse par exprimer ce qu’il voulait faire.

« Qu’est-ce qui vous plairait ? Qu’est-ce qui vous paraîtrait utile ? »

Paul ne savait pas. C’était bloqué. Il était en colère contre lui-même, contre sa vie. Il se sentait abandonné de tous.

Géraldine saisit ce désarroi au vol.

« Pensez-vous qu’il est plus utile de, par exemple, enseigner l’histoire au quotidien, raconter les événements marquants des vies au début et au milieu du XXe siècle ou plutôt s’adonner à des activités artistiques, comme la peinture par exemple… »

Paul réfléchit.

« Comment voulez-vous que je fasse ? »

« Eh bien, vous pouvez raconter, on filme et on ouvre une compte FB pour partager… comme les films de vos arrière-petits enfants… Qu’en pensez-vous ? »

Toujours chercher un accord. Elle préférait d’ailleurs le mot connivence.

« Qui ça va intéresser ? » demanda Paul.

Ça y est, c’est parti. La plainte est finalement le moteur de l’action, pensa Géraldine.

« On ne sait pas, répondit Géraldine. D’abord, vos proches puis les proches de vos proches et ensuite, mystère… »

« Et boule de gomme » osa Paul. Il se sentait bien. Cette petite était douée. Le directeur l’avait bien choisi.

« Vous voulez commencer par quoi ? » demanda Géraldine.

« Eh bien, on pourrait peut-être raconter ce qu’était le métier de maréchal-ferrant à l’époque. En plus j’ai des photos… »

Géraldine était ravie. Dans l’EHPAD depuis peu de temps, elle pensait qu’il était indispensable à tous les résidents d’avoir un profil FB (ou autre) et de partager un peu de son expérience avec les autres. Ce n’était pas gagné : la direction, les équipes, les familles, les résidents devaient tous être convaincus. Elle savait que le temps était son allié, que la patience serait sa meilleure arme pour mener ce combat. Enfin, toutes ces merveilles numériques devaient pouvoir permettre de mettre en scène ces vies si singulières. Le premier pas était fait. Elle savait que la patience est le meilleur des remèdes pour arracher la détresse des hommes.

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