• Jacques Heurtier

Une fin de vie sans compassion

Mis à jour : mai 15

Georgette était alitée depuis plus de 6 mois. Elle sentait venir la fin. Personne ne lui avait rien dit mais elle avait senti un brusque sursaut de sollicitude chez les soignants. « Ah bonjour ma petite, merci d’être venue …»

Virginie s’était assise à son chevet. C’était son premier poste de psychologue en soins palliatifs. Elle avait fêté hier ses 25 ans.

« J’aimerais tellement parler à mes filles, demander pardon… vous savez, je n’ai pas eu une vie facile… » Virginie se tut. Elle savait ou plutôt sentait que les filles de Georgette ne viendraient pas.

« A quoi bon, » pensait-elle, « elles ont dû passer des années à la maudire et puis cela s’est calmé, avec le temps. Pourquoi y revenir ? Pourquoi lui pardonner ? »

« Je comprends » lui répondit Virginie. « mais cela ne semble guère facile…Préféreriez-vous leur écrire un petit mot ? » Virginie aussi avait eu une mère difficile, cassante, exigeante, consumée de névrose… Elle le savait, son passé l’influençait…Valait-il mieux être indifférente ou au contraire avoir de l’empathie ? Qu’est-ce que le juste distance, une illusion ?

Georgette l’aimait bien. Elle lui faisait confiance. Oh certes, elle était bienveillante avec circonspection mais au moins elle ne disait pas oui à tout.

« J’aimerais partir soulagée…m’être excusée… » rajouta-t-elle. Virginie pensa que les filles n’avaient probablement pas envie d’éponger à nouveau ce désastre, de se replonger dans l’effroi de leur enfance.

« J’ai été trop dure » dit Georgette, « comme ma mère l’avait été…surtout quand j’ai perdu mon mari. Je ne savais plus que faire. Elles étaient petites mais c’était un fardeau si lourd… »

« Ne compte pas sur moi pour l’absolution, » pensa Virginie. « Tu garderas tes remords jusqu’au dernier instants… » Elle s’en voulut un peu de penser de cette manière. On avait tenté de lui apprendre la compassion, mais elle aussi, elle était déjà devenue dure. Et elle le voyait bien, il n’y avait pas d’injustice dans sa pensée. L’on n’emporte pas ses tourments ou ses remords après le passage. Ils se désintègrent et ne survivent que dans l’esprit des descendants.

« Tout cela est bien loin maintenant, » dit Virginie, « ne jugez pas trop sévèrement une jeune femme qui n’était pas prête et qui a fait comme elle a pu, non ? »

« Oh qu’est-ce que vous êtes compréhensive, ma petite… » Georgette recommençait à avoir envie de se faire plaindre.

« Il faut n’être ni trop complaisant ni trop sévère avec soi-même. Nous avons tous des moments de faiblesse mais aussi de bons souvenirs, non ? »

« Oui, c’est vrai » dit Georgette…

« Et puis, trop d’exigence apprend parfois aux enfants à être plus combatifs, non ? » reprit Virginie

« Oui, c’est juste ce que vous dites, ma petite. Mon Dieu, vous êtes si jeune et vous savez déjà tout cela…Vous avez souffert aussi ? »

« Aie, je me suis trop livrée, » pensa Virginie « le sujet n’est pas de parler de moi… »

« Nous souffrons tous » répondit-elle, « et c’est ainsi que l’on apprend la vie… »

« C’est juste, c’est juste ma petite. Ah, vous savez, je me sens très bien en votre compagnie…»

« J’en suis ravie » répondit Virginie. « Je dois maintenant prendre congé. Voulez-vous que je repasse plus tard pour un peu de lecture ? »

« Avec plaisir ».

Georgette avait senti un calme impressionnant l’envahir. Finalement tout était dit. Ne restait plus qu’à profiter des derniers instants ici-bas. « Connais-toi toi-même » lui disait son instituteur. Désormais, la prophétie s’était accomplie.

6 vues

ZAC Parc Eurêka

876 rue du Mas de Verchant

34000 MONTPELLIER

04.67.20.84.42

anfg34@orange.fr - info@anfg.fr

NOUS CONTACTER

  • LinkedIn ANFG
  • Facebook ANFG
  • YouTube ANFG

Site édité par l'ANFG

et hébergé par : Wix.com